Huguette Tourangeau

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Qu’est donc devenue Huguette Tourangeau, la mezzo-soprano canadienne qui a chanté dans de nombreux enregistrements de la diva Joan Sutherland dans les années 1960 et 1970 ? Quelques semaines après son 72e anniversaire, j’ai rencontré Mme Tourangeau dans sa maison de Beaconsfield où, depuis la disparition de son mari il y a trois ans, elle a été, comme dans l’un des Rückert-Lieder de Mahler, « coupée du monde ».

En personne, comme tant de chanteurs d’opéra, Mme Tourangeau est en même temps impressionnante et très accueillante. Il est évident qu’elle a une histoire à raconter, ce qu’elle fait avec le panache d’une femme qui a vécu des années sur scène. Sa voix est toujours belle et, à la maison, il lui arrive encore de chanter son rôle fétiche de Carmen. « Pour mon propre plaisir », précise-t-elle en riant.

Les débuts

Huguette Tourangeau est née et a été élevée à Montréal dans une famille de chanteurs et de musiciens. Elle a toujours chanté et elle a su très tôt qu’elle serait chanteuse. Douée d’une voix naturelle, elle a été encouragée en remportant un prix des Jeunesses Musicales dès l’âge de 13 ans. Elle a obtenu un diplôme en piano et en pédagogie du Collège Marguerite-Bourgeoys et elle s’est inscrite en 1958 au Conservatoire de musique de Montréal, où elle a étudié le chant avec Ruzena Herlinger. En 1962, elle fut soliste dans Vespro della Beata Vergine de Monteverdi avec les Festivals de Montréal. Peu après, Wilfrid Pelletier, directeur du Conservatoire, a organisé des auditions des diplômés de l’école avec le directeur musical d’alors de l’OSM Zubin Mehta; le chef l’a engagée pour chanter Mercédès dans Carmen en 1964 pour l’ouverture de la Place des Arts. Mehta l’a également encouragée à se présenter aux auditions du Metropolitan Opera; Tourangeau fut l’une des cinq finalistes aux auditions de 1964, remportant une bourse de 2000 $ de la Fisher Foundation et obtenant un contrat en 1964-65 avec la compagnie de tournée du Met. À la saison 1965-66, choisie par Regina Resnick, elle accepta le rôle-titre de Carmen dans une tournée nord-américaine de 56 villes.

Joan Sutherland / Richard Bonynge

Après avoir chanté Cherubino dans Les Noces de Figaro au festival de Stratford à l’été 1964 sous la direction de Richard Bonynge, Tourangeau fut invitée par le chef à chanter Lakmé avec Joan Sutherland à Seattle. Ce fut le début d’une collaboration ininterrompue de seize ans avec Bonynge et Sutherland, sur scène et sur disque. « Ils voulaient une mezzo qui pouvait chanter juste, et Richard pensait que ma voix se mêlait bien à celle de Joan, explique Mme Tourangeau. Ils préféraient aussi conserver la même équipe, former une famille. » Elle se souvient de Bonynge comme d’un homme de génie extrêmement exigeant. Pour préparer un rôle, ils pouvaient passer trois semaines à travailler sans arrêt à sa maison. Cette collaboration a mené Tourangeau à chanter à Seattle, San Francisco, Londres, Sydney, Hambourg, New York, dans des opéras aussi divers que Rigoletto, Faust, Maria Stuarda, Norma, Die Fledermaus, Giulio Cesare, Rodelinda, Lucrezia Borgia, Les Contes d’Hoffmann et Orfeo ed Euridice. Ayant chanté Wagner une fois, elle sut où elle devait tirer la ligne.

Technique vocale

Pour couvrir l’éventail de mezzo colorature à des rôles plus lyriques, il faut de l’agilité et une solide technique. « La clé pour chanter en colorature est d’entendre toutes les notes dans sa tête, et cela s’apprend en travaillant toutes les notes lentement et avec méthode », affirme la chanteuse. En chantant avec Sutherland, elle put commencer à évaluer sa propre technique. « Lorsque j’ai entendu Joan pour la première fois, à Seattle, j’ai été complètement éblouie par sa capacité de faire flotter sa voix au-dessus de l’orchestre, dit Mme Tourangeau, qui avait trouvé assez vagues les directives de Herlinger de « chanter dans le masque ». Toute ma vie, les gens avaient dit que j’étais merveilleuse, mais lorsque j’ai commencé à travailler un répertoire plus difficile, j’ai vu que ma technique laissait à désirer. » Sutherland n’a jamais donné d’enseignement formel à la mezzo, mais la soprano lui a appris que le secret était d’amener la voix de tête à se mêler à la voix de poitrine, et Tourangeau commença à développer sa propre méthode en ce sens. Ce n’est qu’à partir de l’âge de 35 ans qu’elle fut complètement satisfaite de sa technique. En écoutant ses enregistrements, on peut entendre cette évolution. Au début, sa voix se couvrait d’un léger vibrato rapide, puis le son s’est éclairci. Sa Zerlina dans le Don Giovanni du Met en 1978 (voir YouTube) possède un instrument incroyablement plus riche.

Le monde de l’opéra a perdu Mme Tourangeau en 1980 lorsqu’elle a quitté la scène, surtout pour des raisons de santé. « Des problèmes de femme, ajoute-t-elle. En même temps, Joan prenait sa retraite et j’aimais vraiment chanter avec elle. » Une raison sous-jacente était son long mariage à distance avec l’administrateur des arts Brian Thompson. Ils se sont rencontrés en 1969 lorsque Thompson, directeur général de l’Edmonton Opera, a engagé Huguette Tourangeau pour une production de Carmen. Quatre mois plus tard, ils étaient mariés. Au sommet de sa carrière, Tourangeau menait une sorte de double vie, au coût de milliers de dollars d’appels interurbains. En tournée, Sutherland et Bonynge étaient sa famille. Les enfants, c’était hors de question, son horaire l’obligeant à prendre des engagements des années à l’avance. Le couple a déménagé de Vancouver à Montréal pour être plus près de la famille de la chanteuse et celle-ci commença à enseigner en 1984. Le dernier enregistrement d’Huguette Tourangeau date de 1981 : El amor brujo de de Falla sur Decca, avec l’OSM dirigé par Charles Dutoit.

Mélodies de Massenet avec Richard Bonynge

Huguette Tourangeau a fait vingt et un enregistrements, la plupart avec Richard Bonynge à la direction. Le disque dont elle est la plus fière est Arias from Forgotten Operas. Les vingt mélodies de Massenet réunies dans le CD Découverte de ce mois-ci, où Mme Tourangeau est accompagnée au piano par Richard Bonynge, sont un pur délice. La voix est pure et douce et la mezzo chante divinement. Jonathan Woolf a écrit dans MusicWeb : « Les mélodies ne sont toutes d’une qualité rare, mais quand Tourangeau les chante, elle nous fait croire qu’elle le sont. » Le disque a été à l’origine distribué en Europe, mais non en Amérique du Nord.

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