Leonard Cohen : Il y a une brèche en toute chose

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À l’occasion du premier anniversaire du décès de Leonard Cohen, le 7 novembre 2017, le Musée d’art contemporain (MAC) de Montréal inaugurait une vaste exposition consacrée à Cohen, à son travail et à son travail interprété par d’autres artistes. Cette exposition, malgré ses faiblesses occasionnelles, deviendra certainement la plus grande et la plus réussie des 53 ans d’histoire du musée. Elle affiche une telle richesse de Your Man pour le rendre émouvant et profondément satisfaisant.

Cohen, ou plutôt Léonard, pour être affectueux, rejoignait un public mondial et était aimé sur tous les continents, comme peu de Montréalais l’ont jamais été. Dans ses dernières années, réfléchissant sur son héritage, il a ouvert sa vie privée contrairement à son habituelle discrétion. Permettant, comme il le dirait, de jeter de la lumière sur son travail créatif.

Bien avant les célébrations du 375e anniversaire de Montréal, il a permis que toute sa production artistique – comprenant des poèmes, des romans, des chansons et des croquis – soit utilisée comme base d’une rétrospective massive au MAC. Seul Leonard savait que ce serait peut-être une exposition posthume, où la tristesse ferait ombrage à la joie.

Puis, dans le dernier été de sa vie et conscient de son cancer en progression, Leonard a invité David Remnick, le rédacteur en chef du New Yorker, à l’interviewer pendant plusieurs jours chez lui à Los Angeles. L’article biographique littéraire et personnel qui en résulte, “Leonard Cohen Makes It Darker”, est publié le 17 octobre 2016, seulement trois semaines avant la mort du chanteur. Cet article et l’exposition actuelle sont remarquablement complémentaires pour apprécier Léonard l’artiste.

Que les visiteurs du musée soient avertis, cette exposition demande du temps et de l’attention. N’essayez pas de la voir en moins de quatre heures, mieux vaut six heures. (Nous vous recommandons de visiter les salles principales, de faire une pause-repas sur Ste-Catherine et de revenir pour une deuxième séance d’idées). N’emmenez pas les enfants! L’exposition dans son ensemble est bondée et susceptible de le rester. Au moins deux des installations nécessitent une ligne d’attente. (Oui, c’est une décision scandaleuse de la part des artistes et du Musée, mais à ce jour, les files d’attente demeurent). Le spectacle de danse bien apprécié de Clara Furey n’est présenté que seulement trois heures par jour, alors consultez le programme quotidien du musée pour avoir la chance de le voir.

Procurez-vous le programme imprimé – versions distinctes en anglais et en français – près de la billetterie; il n’est pas distribué. Et c’est le premier de nombreux plaisirs, incluant des photos en noir et blanc et des textes intelligents qui évitent surtout la superficialité. Félicitations! Vous voudrez peut-être aussi étudier le plan de l’exposition, qui se retrouve sur les cartes jaunes à la billetterie et nulle part ailleurs. C’est que le spectacle, au deuxième étage, est divisé entre une grande section sur le côté droit et une plus petite section sur la gauche. Comme il n’y a presque aucune signalisation pour vous diriger, vous pourriez très bien avoir besoin d’aide. Heureusement, le personnel est pour la plupart bilingue, compétent et sympathique. Malheureusement, vous n’entendrez presque pas de français. Les vidéos ont par contre des sous-titres, et il y a aussi ce glorieux moment à Paris où Leonard chante en français à l’unisson avec le public.

Leonard révélé

Les expositions sont généralement de deux types: (a) celles qui montrent Leonard dans ses enregistrements vidéo et audio et (b) celles qui sont des interprétations de certains aspects de son travail. Leonard lui-même est infailliblement un délice. Ses pensées sont sages, exemptes de trivialité, pleines d’autodérision et souvent spirituelles.

La principale rétrospective vidéo de la vie de Leonard, le Offerings de 35 minutes de Kara Blake, est le meilleur endroit pour commencer. Il est projeté en boucle. Pour éviter toute distraction, attendez et prenez place quand un banc se libérera; il n’y a pas de mauvais moment pour commencer à regarder les images d’archives. De Leonard jeune garçon sur son vélo à Westmount jusqu’à son retour triomphal sur scène à Londres tard dans sa vie, tout est là.

Les révélations viennent l’une après l’autre. Un moment fort est sa décision, sur l’île grecque d’Hydra, de surmonter le blocage de l’écrivain en oubliant la structure. On le voit à sa machine à écrire portative, dehors sous le soleil méditerranéen, « dix heures par jour. Les voisins pensaient que j’étais fou. » Ou son fameux badinage avec Janis Joplin à l’hôtel Chelsea, duquel plusieurs photos ont survécu.

Et comme toujours, sexualité, humour et une préoccupation persistante pour l’intemporel. Le programme du Musée le dit très bien: « Son entrelacement du sacré et du profane, du mystère et de l’accessibilité, a été une combinaison si formidable qu’elle s’est gravée dans notre mémoire. » Les critiques ne le voyaient pas toujours ainsi à l’époque. Ne manquez pas le segment hilarant dans lequel un intervieweur sévère l’accuse de vendre son angoisse au monde. « Je ne peux penser à une meilleure chose à faire de mon angoisse que de la vendre », dit-il impassible.

Autre part, Leonard apparaît également dans le collage vidéo plus long (56 minutes) appelé « Passing Through ». Le chanteur vaut mieux que le montage, mais c’est tout de même un plaisir. La projection d’une série d’ « Autoportraits » est charmante. Qui aurait cru que l’homme pouvait dessiner une caricature si efficacement? Finalement, on peut visiter la reconstitution du studio étonnamment petit de Leonard dans sa maison de Los Angeles. C’est la seule scène où les effets personnels de Leonard semblent être exposés.

Leonard interprété

À quelques exceptions près, les interprétations commandées ont beaucoup moins de succès. Comme le déclare le programme du musée, ces artistes devaient « balancer le poids de l’admiration et celui de la critique, sans parler de l’énorme réputation de l’homme, de sa profondeur écrasante, de sa pertinence durable et de sa manière de jouer avec les énigmes. »

Cela dit, la grande salle avec l’installation « I’m Your Man » est simplement géniale. Dix-huit hommes différents, avec le chœur de la synagogue de Léonard, chantent l’album de Cohen du même nom. Chaque homme ayant été enregistré séparément, l’installation affiche les vidéos côte à côte dans un grand cercle d’hommes âgés et de leurs voix. C’est scandaleusement intime, et finalement sublime.

Choquant aussi, mais pour une raison différente, est le film remarquable de Michael Rakowitz. Il se questionne sur la guerre et la paix, juive et non-juive, dans une lettre imaginaire à Leonard Cohen sur le rôle de ce dernier dans la guerre israélo-arabe de 1973, ainsi que sur la tentative de Cohen de donner des concerts de paix à Tel-Aviv et Ramallah en 2009. Par moment, j’avais peine à respirer. Assurez-vous de voir le film dans son intégralité. Sous-titres français.

Jusqu’au 9 avril 2018. www.macm.org

Traduit par Mélissa Brien.

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