Une Anne pour 2017

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Parmi les émissions vedettes diffusées par la CBC à l’occasion du cent cinquantenaire du pays, Anne, sa première adaptation d’Anne… la maison aux pignons verts en plus de 30 ans, est jusqu’à présent la plus marquante cette année. Produite en collaboration avec Netflix (qui la présente en ligne à l’internationale sous le nom d’Anne With an “E“), Anne est une télésérie conçue pour le téléspectateur moderne, comme en témoigne la scène où Anne commence à raconter son histoire à Matthew. À la fin des 90 minutes, une première rupture majeure avec le livre a été mise en scène : Marilla punit Anne en la renvoyant froidement à l’orphelinat en raison de son apparente inconduite, avant de se rendre compte qu’elle avait eu tort et de lancer Matthew dans une folle chevauchée pour la ramener à la maison.

Adaptée par la Canadienne Moira Walley-Beckett, mieux connue pour son travail dans la série Breaking Bad, cette Anne est le plus souvent décrite par les critiques et les amateurs comme étant « dure » – pour le meilleur et pour le pire. La télésérie explore plus en profondeur certains passages que le texte original de L.M. Montgomery ne fait qu’effleurer, en plus d’inventer des détails pour étoffer l’histoire de ses personnages. Ici, Anne souffre beaucoup plus de son éducation stricte et sans amour, et les Cuthbert sont au centre d’une intrigue secondaire qui vise à expliquer pourquoi ils vivent ensemble, isolés et en dehors des liens du mariage.

Pour certains, ces ajouts qui trahissent l’héroïne si chère à leurs souvenirs sont de trop. Pourtant, le personnage dont nous nous souvenons le plus souvent est rarement celui du roman de Mme Montgomery, mais bien celui interprété en 1985 par Megan Follows dans la télésérie de la CBC. L’une des émissions parmi les plus regardées à être diffusées à la télévision canadienne, son interprétation est pour bon nombre la référence en la matière, comme l’indique une recherche du titre du roman sur Google qui fait apparaître la télésérie avant le livre.

Le film de 1985, aussi magnifique que sentimental, est vraisemblablement plus respectueux de ce que Mme Montgomery – qui place la fuite au centre de sa fiction – avait imaginé en créant Anne. Mais dans un paysage télévisuel post-Sopranos, au lieu d’un monde sûr et réconfortant, les téléspectateurs exigent des antihéros, du danger et des intrigues à la limite du sordide. Comment une histoire aussi adorable que celle d’Anne peut-elle s’inscrire dans un tel environnement ? Avec la sensibilité de Mme Walley-Beckett… parfaitement bien.

Dans les précédentes versions d’Anne… la maison aux pignons verts, la triste enfance d’Anne, caractérisée par la solitude, la surcharge de travail et les amis imaginaires, était abordée à peu près de la même façon que ses préoccupations anodines d’écolière. Dans Anne, le personnage principal cherche activement à fuir ces souvenirs traumatisants, donnant à ses admirateurs l’occasion de réfléchir aux marques qu’une enfance aussi éprouvante peut laisser. Dans le roman, Marilla parle de son aventure de jeunesse avec John Blythe avec un brin de nostalgie, sans plus; dans la nouvelle télésérie, les regrets du passé sont des souvenirs douloureux qui permettent de mieux comprendre son caractère et offrent une trame beaucoup plus intéressante que celle du roman.

La vie de Lucy Maud Montgomery est un élément de contexte central dans la compréhension de la saga Anne, publiée en six livres entre 1908 (Anne… la maison aux pignons verts) et 1939 (Anne d’Ingleside). Elle n’a pas encore deux ans lorsque sa mère meurt et elle va alors vivre chez ses grands-parents maternels à Cavendish, Î.-P.-É., où elle passe une enfance solitaire. À 37 ans, elle épouse un pasteur presbytérien, Ewen Macdonald, de qui elle dit : « Je n’en voudrais pas comme amant, mais j’espère trouver en lui un ami. » À ses côtés, la vie est difficile : en plus de ses propres épisodes dépressifs invalidants et de celles de son mari, elle doit supporter la naissance d’un enfant mort-né, un agent littéraire sans scrupule, la grippe espagnole et l’ombre de la Première Guerre mondiale qui devient chez elle une obsession.

Ses périodes d’écriture les plus prolifiques sont venues aux moments où elle avait le plus besoin de fuir la réalité. Peu de temps après la publication d’Anne… la maison aux pignons verts, elle écrit dans son journal : « Un des critiques écrit que “le livre rayonne de bonheur et d’optimisme”. Quand je pense aux soucis, à la morosité et aux soins qui m’entouraient, je m’en étonne. Je remercie Dieu de tenir à l’écart de mon travail les ombres de ma vie […] Je ne voudrais obscurcir la vie d’aucune autre personne. Je veux plutôt être un messager d’optimisme et de lumière. »

Photo: Ken Woroner

Photo: Ken Woroner

Tout comme sa célèbre héroïne, Mme Montgomery a canalisé sa passion pour la littérature et la nature dans son écriture afin d’échapper à un monde beaucoup trop dur, trop rempli de détails crus et impitoyables qui font le bonheur des téléspectateurs de 2017. La télésérie a beau être moins fidèle au roman que les précédentes adaptations, elle se rapproche davantage de la vie qui en a inspiré l’écriture.

Pour le public d’aujourd’hui, ce contexte déchirant permet d’intensifier notre appréciation des moments plus tendres. Dans le deuxième épisode, lorsque Matthew retrouve Anne dans une gare où elle récite de la poésie pour gagner des sous, nous assistons à une confrontation féroce qui mène à l’étreinte fraternelle entre celle qui est devenue un membre de la famille et son protecteur, encore plus touchante et poignante que la joie d’Anne dans le roman, à qui on permet de prendre part au pique-nique.

Au final, nous chérissons Anne pour sa résilience et son émerveillement enfantin. En dépit des conditions les plus sombres, elle puise sa force dans ses peines et trouve du réconfort au fond de son cœur et dans les petits bonheurs qui l’entourent. « Ma vie est un véritable cimetière d’espoirs ensevelis, explique-t-elle. Cela semble charmant et romantique, comme si j’étais l’héroïne d’un roman. J’adore tout ce qui est romantique, et un cimetière d’espoirs ensevelis est tout ce qu’il y a de plus romantique, n’est-ce pas ? Je suis bien contente d’en avoir un. »

Traduction Véronique Frenette

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A propos de l'auteur

A lover of words, literature, music, and culture, Clark makes her home in Montréal where she enjoys going to libraries and museums, playing flute, guitar, and ukulele, and sewing and DIY projects. She is currently a freelance writer and translator. / Passionnée de la culture et surtout des mots, de la littérature et de la musique, Rebecca Anne Clark habite à Montréal où elle aime aller aux bibliothèques et aux musées, jouer la flûte traversière, la guitare, et l'ukulélé, et aussi la couture et le bricolage. Elle est actuellement écrivaine et traductrice pigiste.

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