Orchestre national des jeunes Insilent et Extrémités canadiennes

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Lorsque Barbara Smith et Blanche Israël m’ont accueillie dans les bureaux de l’ONJ au centre-ville de Toronto, elles m’ont semblé fatiguées et pourtant déterminées – situation bien connue de tout administrateur des arts mettant la dernière main à un projet cher. « On approche de la ligne de départ », expliquent-elles, à moins d’un mois du début de la saison 2017 de l’Orchestre national des jeunes du Canada et l’arrivée de 92 jeunes musiciens de talent, choisis parmi plus de 500 candidats, à son programme de formation. J’ai dit qu’elles devaient être assez emballées. « Oui, si vous le dites », ont-elles convenu en soupirant, avant d’ajouter que oui, en effet, c’était un moment excitant. L’orchestre entamera bientôt sa tournée Extrémités canadiennes, la plus ambitieuse en ses 57 années d’existence.

Photo des archives de l’ONJ c.1960

L’Orchestre national des jeunes du Canada a été fondé en 1960 par Walter Susskind, directeur musical du Toronto Symphony Orchestra, comme institut de formation pour des musiciens âgés de 16 à 28 ans. Son principal mandat est de préparer un orchestre d’étudiants pour une tournée annuelle à travers tout le Canada. La signification de la tournée est multiple, rappelle Smith, directrice générale de l’institution. « C’est d’abord une occasion [pour les musiciens]de parcourir leur pays, mais surtout, c’est une occasion pour eux d’établir des réseaux de collègues et d’amis. Quand vous passez autant de temps ensemble, à voyager à travers le pays, vous formez des liens qui dureront toute la vie. »

Avec les années, la mission de l’ONJ s’est élargie de manière à inclure une formation musicale de niveau mondial, comprenant des répétitions d’orchestre ou des sections et des leçons individuelles ainsi que des cours en développement de carrière et de prévention des blessures et, depuis 2009, de la formation en ensemble de chambre. L’ONJ offre aux musiciens plus d’heures de formation pratique en jeu orchestral en un seul été que n’en offrent en un an la plupart des programmes dans les universités – et c’est entièrement gratuit. De nos jours, plus du tiers des musiciens d’orchestres professionnels au Canada sont des anciens de l’ONJ.

Si l’ONJ a déjà fait des tournées au Canada, aux États-Unis, en Europe et en Asie, il ne s’est jamais attaqué à un projet d’une telle envergure. « C’est la plus grande tournée que nous ayons jamais entreprise, couvrant un immense territoire, dit Smith. Nous irons dans des endroits où nous ne nous rendons pas d’habitude, comme Charlottetown et Whitehorse. À Whitehorse, nous serons le plus gros orchestre à s’y rendre de tous les temps. Et nous déplaçons un orchestre de cent musiciens, le personnel et le matériel. »

L’orchestre devra utiliser divers modes de transport, dont le train, les traversiers et des vols commerciaux et nolisés. De toute évidence, vu l’étendue du territoire canadien, cela présente tout un ensemble de défis. « L’un des défis pour Whitehorse, par exemple, a été les harpes, dit Smith. Comme nous ne pouvions y transporter nos propres harpes, nous avons cherché à en louer là-bas – sauf qu’il n’y en avait pas. Nous avons donc dû adapter le programme. »

Malgré un programme de formation rigoureux, les étudiants de l’ONJ trouvent toujours du temps pour s’amuser.

Et adaptation il y a eu ! Les différents programmes pour chacun des douze concerts sont, comme la tournée elle-même, les plus ambitieux de l’histoire de l’orchestre. « Ils auront du pain sur la planche, dit Israël, mais je crois que c’est ce que veulent les musiciens. Ils désirent de grands défis et des expériences plus professionnelles qui ressemblent davantage à la réalité, le vrai travail dans un orchestre. » Ce répertoire varié inclura la participation du Chœur national des jeunes, une autre première, pour quatre concerts. Et pour six concerts, l’ONJ présentera un programme interdisciplinaire alliant musique et langue parlée, intitulé Le projet Insilence.

« Le projet Insilence vient en quelque sorte de notre volonté de répondre à Vérité et réconciliation et, particulièrement en cette année importante pour le Canada, nous voulions vraiment nous inscrire dans ce mouvement, dit Smith. Nous sommes un organisme de jeunes. C’est une occasion parfaite pour éduquer notre jeunesse au sujet des questions entourant le rapport de la Commission de vérité et réconciliation. » En 2015, la Commission de vérité et réconciliation du Canada a rendu public son rapport, lequel recommandait 94 pistes d’action, dont bon nombre proposaient une plus grande éducation et une meilleure sensibilisation au génocide culturel subi par la population autochtone du Canada – rappelant notamment les horreurs du réseau de pensionnats sanctionné par l’État, qui n’a été complètement aboli qu’en 1996. Pour Le projet Insilence, l’ONJ s’est associé à de nombreux artistes autochtones, entre autres Michael Greyeyes, directeur du Signal Theatre de Toronto.

« Nous avons d’abord eu une idée, mais nous ne savions comment au juste procéder pour créer cette œuvre, surtout qu’il nous semblait important que ce soit une collaboration et non une appropriation », raconte Smith. Il s’en suivit une série de rencontres et d’ateliers avec diverses parties. Israël rappelle que le principe de la ceinture wampum à deux rangs, dont les origines remontent à un traité ancien de déjà quelques siècles qui mettait l’accent sur l’égalité et le partenariat entre les Haudenosaunee et les colons hollandais, est maintenant retenu comme modèle, notamment au plus récent Sommet canadien des arts. « Je pense que, même si nous ne connaissions pas ce concept au départ, nous l’incarnons dans notre partenariat avec Signal Theatre. Nous travaillons très étroitement ensemble, côte à côte, et nous écoutons tous très attentivement. »

Zaccheus Jackson au Talking Stick Festival en 2011. Photo Nadya Kwandibens

Finalement, on a choisi l’œuvre de Zaccheus Jackson, poète slam reconnu et intervenant auprès des jeunes, mort dans un accident tragique en 2014, comme thème unificateur pour Le projet Insilence. Cette année, l’ONJ a commandé des œuvres nouvelles à Ian Cusson et Juliette Palmer, qui s’inspirent des poèmes de Jackson. « Zaccheus évoque dans sa poésie des vérités pénibles qui parlent des rapports entre les Autochtones canadiens et les colons européens », dit Palmer, qui compose actuellement une pièce nommée d’après le poème de Jackson Invicta. « Il était poète, il voyait l’injustice dans le monde qui l’entourait et il l’a dénoncée avec une brillante vigueur. Invicta est une leçon succincte de l’histoire du Canada que tout le monde doit entendre. On met tellement d’accent sur le multiculturalisme du Canada que trop souvent, notre passé de colonialisme et de génocide culturel s’en trouve occulté. »

Grâce au financement accru du Programme RBC pour jeunes artistes de l’orchestre, un nombre imposant de jeunes artistes prennent part à The Unslient Project, dont la dramaturge Falen Johnson et les artistes de scène Lindsay « Eekwol » Knight, Brendan McLeod et Zoey Roy. Les aspects théâtraux et de langue parlée doivent être pris en considération pour concevoir les œuvres nouvelles. « Falen Johnson explore les façons de rehausser le côté théâtral d’un spectacle en utilisant l’éclairage, les costumes et des changements subtils au rituel de la musique de concert, explique Palmer. C’est différent de travailler avec des artistes de la langue parlée plutôt que des acteurs ou des chanteurs. Ils sont des créateurs ayant leur propre voix, je le reconnais et je cherche donc à leur donner de l’espace pour s’exprimer dans leur interprétation du poème de Zaccheus. »

« Ç’a été un défi pour nous de définir le projet Le projet Insilence depuis le début, parce qu’il se transforme et que nous voulons le laisser perméable à la magie qui devrait se faire sentir tout au long de l’été », dit Israël. Smith ajoute : « Comme pour toute œuvre nouvelle, on ne sait pas trop ce que ce sera avant de l’avoir entendue. C’est en bonne partie aux artistes et aux compositeurs de travailler ensemble pour faire le point et nous ne savons pas vraiment à quoi cela va ressembler. C’est un gros risque pour nous. Mais l’ONJ a toujours été une organisation qui prend des risques et Insilence en est simplement un autre. »

En réalité, l’aspect collaboratif de ce projet est si fondamental qu’il marque une rupture avec le mode hiérarchique traditionnel de la création. « Un orchestre est par essence une entreprise collective – des douzaines de musiciens travaillant ensemble pour produire une vision artistique commune, rappelle Palmer en évoquant le processus créatif. On peut cependant y voir aussi un exemple frappant de hiérarchie politique et de contrôle. La remise en question de ce paradigme est l’une des raisons pour lesquelles je trouve ce projet aussi passionnant. »

Le projet Insilence ne comprend pas que des créations. « Nous avons déjà programmé une œuvre de Richard Strauss, Mort et transfiguration, et durant notre premier atelier avec l’équipe artistique, il nous est apparu évident que Vérité et réconciliation et Mort et transfiguration se mariaient bien », dit Smith. Palmer ajoute : « Nous avons été unanimes à penser que le poème symphonique de Strauss constituait une finale puissante du projet. » Israël précise qu’une telle juxtaposition entre le traditionnel et le contemporain trouvera un écho dans une autre collaboration entre le Signal Theatre et l’ONJ cet été : dans Bearing, un opéra-ballet qui sera présenté en première au Luminato Festival de Toronto, des musiciens du programme de chambre joueront de la musique de Bach et Vivier dans une autre œuvre multidisciplinaire portant sur les pensionnats autochtones.

Si les artistes créateurs ont déjà beaucoup appris de leur collaboration, les musiciens de l’orchestre sont sur le point de se lancer dans leur propre voyage de découverte – et non uniquement musicale. Les musiciens se rendront notamment dans un ancien pensionnat et la tournée vise à susciter des reconnaissances de territoire dans les diverses villes où l’orchestre se posera. « Notre travail est déjà tout tracé, pour assurer qu’ils seront éduqués sur la genèse de ce volet de notre histoire et l’importance de leur rôle, dit Smith. À mon avis, cela ne pourra que se traduire en concerts plus émouvants et enlevants pour le public également. »

Entre-temps, les administrateurs de l’ONJ en ont néanmoins encore plein les bras, organisant des webdiffusions depuis Toronto, Montréal, Vancouver et Ottawa. « Ce sera sans doute une expérience marquante pour les musiciens, dit Smith. Mais les publics aussi aimeront ce qu’ils vont voir et entendre. Comme toujours ! »

Traduction : Alain Cavenne

L’ONJ se produira à Ottawa avec la création du Projet Insilence le 22 juillet, et dans une autre programme à Montréal au Maison Symphonique le 23 juillet. Les billets sont gratuits, mais doivent être réservés. Consultez l’horaire complet à www.nyoc.org

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A propos de l'auteur

A lover of words, literature, music, and culture, Clark makes her home in Montréal where she enjoys going to libraries and museums, playing flute, guitar, and ukulele, and sewing and DIY projects. She is currently section editor of La SCENA at La Scena Musicale. / Passionnée de la culture et surtout des mots, de la littérature et de la musique, Rebecca Anne Clark habite à Montréal où elle aime aller aux bibliothèques et aux musées, jouer la flûte traversière, la guitare, et l'ukulélé, et aussi la couture et le bricolage. Elle est actuellement rédactrice arts de La SCENA à La Scena Musicale.

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