Décryptage de l’opéra Louis Riel de Harry Somers

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Louis Riel est l’un des opéras canadiens les plus importants jamais écrits. Il a été inspiré par la vie du controversé héros métis Louis Riel (1844-1885) ainsi que par les événements entourant la création de la Confédération canadienne en 1867, soit l’un des chapitres les plus marquants de l’histoire de ce pays.

Sur un livret du dramaturge canadien Mavor Moore, en collaboration avec Jacques Languirand, et une musique de Harry Somers, la première de Louis Riel a été présentée par la Canadian Opera Company à Toronto pour les célébrations du centième anniversaire du Canada puis, quelque temps après, à l’occasion de l’Expo 67 de Montréal. Louis Riel sera repris cette année par la COC dans une coproduction avec le Centre national des Arts pour les célébrations du 150e anniversaire du Canada.

Né d’une commande de la Fondation Floyd S. Chalmers, Louis Riel est une œuvre grandiose et très complète, étant notamment construite sur une série d’événements historiques complexes, mais s’appuyant également sur une écriture musicale intégrant une multitude d’influences, d’une musique tonale jusqu’à l’intégration de sons électroniques. Le protagoniste – qui a véritablement existé – a combattu pour établir la province du Manitoba et pour défendre les droits des Métis et notamment la propriété de leurs terres. Riel fut exécuté pour haute trahison.

Bernard Turgeon as Riel in original COC production of Louis Riel with Patricia Rideout, left and Mary Morrison, right

Bernard Turgeon, Patricia Rideout, et Mary Morrison

Au cours de son parcours, les problèmes territoriaux en sont venus à prendre une place de premier plan en 1869 lorsque le gouvernement canadien, dirigé par sir John A. Macdonald, a acheté la Terre de Rupert et les Territoires du Nord-Ouest de la Compagnie de la Baie d’Hudson pour les intégrer au Dominion du Canada. Le gouvernement canadien n’a toutefois pas respecté son engagement envers les Métis à leur concéder 1,4 million d’acres de terre en guise de compensation. Après avoir été nommé lieutenant-gouverneur de cette région, William McDougall a tenté d’entrer de force dans le bastion métis de Fort Garry au Manitoba, donnant lieu à la Rébellion de la rivière Rouge (1869-1870). Ce sont ces événements de l’histoire qui ont été utilisés pour la scène d’ouverture de l’opéra.

Dans cette production réunissant près de 40 personnes, il n’y a pas eu d’espace pour développer les personnages ou pour présenter un spectacle qui aurait pu nuancer ces événements couvrant les seize ans d’histoire racontée, et ce, particulièrement dans un opéra d’une durée de deux heures trente (sans les entractes). Conséquemment, les faits et la fiction sont entremêlés. Par exemple, les références historiques que l’on retrouve dans l’opéra à la violente Rébellion du Nord-Ouest en 1885, qui a duré cinq mois et qui a fait plusieurs centaines de morts, sont inexactes. Dans l’acte III, scène 3, Wandering Spirit, chef de guerre de la nation Big Bear, fait intrusion dans une paisible messe catholique dans la ville des Prairies de Frog Lake. Il part lorsque Louis Riel réquisitionne l’église et convainc les colons et la congrégation métisse qu’il est un visionnaire héroïque; ils le suivent dans la bataille de Batoche, représentée dans l’opéra par une musique discordante lourde et atonale.

En fait, Riel avait utilisé l’église paroissiale à Batoche, en Saskatchewan, comme quartier général lors d’un soulèvement contre les troupes du gouvernement. La présence menaçante de Wandering Spirit dans cette scène renvoie à un autre événement, soit le Massacre de Frog Lake, qui eu lieu lorsqu’un groupe de Cris des plaines, dirigé par le chef de guerre, tua deux prêtres catholiques, le brutal agent indien Thomas Quinn et six colons, pendant qu’une femme crie protégeait un employé de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Par la suite, Wandering Spirit a été exécuté pour son soulèvement. La situation est donc fort compliquée.

De plus, la partition n’est pas ce qu’elle semble être à première vue. Somers combine différents styles musicaux et techniques et adapte les chants métis et différents éléments des cultures des Premières nations pour souligner la diversité au sein des peuples autochtones du Canada. Au début de l’acte III, la femme d’origine crie de Riel, Marguerite, chante à son fils la berceuse Kuyas (en cri : « il y a longtemps »). Bien que ce soit l’une des pièces les plus jouées de cet opéra, elle n’est ni d’origine crie ni une berceuse. Écrite premièrement pour voix, flûte, et percussion, Kuyas de Somers est un amalgame incluant différentes influences des Premières nations. La mélodie est construite sur une envoûtante lamentation nisga’a, transcrite par l’ethnomusicologue Marius Barbeau et le chef-compositeur sir Ernest MacMillan durant leur visite à la rivière Nass dans la région du nord-ouest de la Colombie-Britannique à la fin des années 1920. Kuyas est une histoire crie, telle que racontée par un membre de la Première nation Sweetgrass en Saskatchewan. Somers a ajouté un texte qu’il a lui-même écrit en utilisant des manuels de grammaire crie et consultant un membre de la nation à laquelle la chanson avait été dédiée. Au départ, Somers avait écrit Kuyas pour le concours international de Montréal de 1967 et ce n’est que plus tard qu’il a ajouté l’air à Louis Riel. C’est une œuvre autonome interprétée partout à travers le monde depuis sa création et détachée de l’opéra.

La virtuosité requise des chanteurs, les parties instrumentales exigeantes et la complexité rythmique et harmonique font de Louis Riel une œuvre difficile à exécuter. À certains moments, la musique est intentionnellement dissonante et dérangeante afin de renforcer le conflit prenant place sur scène et augmenter la grandeur du sujet tel qu’interprété par les créateurs de l’œuvre,

Son contenu et ses créateurs canadiens font de Louis Riel une interprétation sans précédent de la fondation du Canada et des défis posés par la Confédération. À cette date, la COC est la seule compagnie d’opéra professionnelle à avoir présenté Louis Riel. Sa relecture, à l’occasion des 150 ans du Canada, est l’une des rares occasions pour le public de voir une composition canadienne de cette ampleur.


Harry Somers : Louis Riel, Canadian Opera Company, Toronto, 20, 23, 26 et 29 avril, 2, 5 et 13 mai, www.coc.ca
Centre national des Arts, Ottawa, 15 et 17 juin. www.nac-cna.ca

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A propos de l'auteur

Dr. Réa Beaumont is a pianist, composer, author and an expert in Canadian music. She has premiered over 50 works by composers that include R. Murray Schafer; her CDs are broadcast worldwide.

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