Dmitri Hvorostovsky (1962-2017)

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Publié à l'origine le 1er juin 1998 dans La Scena Musicale, juin 1998

 

La première question que tout le monde se pose au sujet du baryton russe Hvorostovsky : «Est-il aussi beau en personne?» Oui, le tigre de Sibérie est à la hauteur de sa réputation de baryton le plus sexy du monde. Le jour de notre entrevue, lorsqu’il a fait son entrée dans le café très chic du Stanhope Hotel de New York, portant des lunettes fumées et une veste de cuir noir, il dégageait une aura d’étoile de cinéma. Que l’on appelle cela du charisme ou du magnétisme animal, il est indéniable que son physique fait de Hvorostovsky un aristocrate de la nature. Ces lèvres d’une sensualité sardonique, cette chevelure argentée reconnaissable entre toutes, et ces yeux légèrement bridés où un soupçon de cruauté tartare se mêle à l’atavisme slave – cet homme est un paradoxe vivant : à la fois toute chaleur et froid comme de la glace.

Mais, comme je m’en suis rendu compte lors de notre entrevue en avril dernier, Hvorostovsky est plus qu’un autre beau visage. C’est un artiste serieux, qui s’efforce d’atteindre à un équilibre entre les exigences artistiques et les pressions commerciales à une époque «très difficile pour la musique classique, une époque ou même d’excellents musiciens sont délaissés par les sociétés d’enregistrement».

Dima, comme l’appellent ses intimes, est né en 1962, dans la «grande, mais provinciale» ville sibérienne de Krasnoyarsk. Son père mélomane veilla à le faire inscrire dans un collège des arts de la scène. À l’époque, il s’intéressait principalement à la boxe, au soccer et aux filles. En 1976, il débutait à l’Opéra de Krasnoyarsk, où il faisait la connaissance de sa future épouse Svetlana, une ballerine. La direction chorale, l’enseignement de la musique et les concours l’occupèrent pendant plusieurs années. Après qu’il eût remporté les honneurs du Concours Glinka, la présidente du jury, le légendaire mezzo russe Irina Arkhipova, lui suggéra de tenter sa chance à la Cardiff Singer of the World Competition. Il devait décrocher le grand prix de l’édition de 1989 de ce concours, ce qui lança sa carrière internationale. Il fait remarquer que, comme les finales de ce concours sont télévisées à travers le monde, «mon apparence physique ne m’a pas nui.» Immédiatement après avoir remporté Cardiff, Dima retenait les services d’un agent et concluait un contrat exclusif de cinq ans avec Philips Classics.

Le fait que, à Cardiff, Hvorostovsky l’a emporté sur le baryton gallois Bryn Terfel a donné lieu à une controverse. Il se souvient : «Je ne savais pas qui était Terfel jusqu’aux dernières éliminatoires, lorsque je l’ai entendu chanter Wagner. C’est seulement à ce moment-là que j’ai eu des doutes quant à mes chances de gagner le concours.» Terfel a décroché le prix d’interprétation de Lieder – une distinction que Hvorostovsky, dans son anglais un peu approximatif, caracterise comme «l’un de ces prix qui servent à calmer les perdants.» Ce qui n’a pas empêché Terfel, maintenant reconnu comme l’un des plus grands chanteurs vivants, de se faire offrir un contrat par Deutsche Grammophon…

La carrière de Hvorostovsky a pris un envol spectaculaire avec ses débuts, en récital, à Londres (Wigmore Hall, 1989) et à New York (Alice Tully Hall, 1990), et à l’opéra, à la Fenice (Eugène Onéguine, 1991), à Covent Garden (I Puritani, 1992), au Châtelet (Eugène Onéguine, 1992), à la Scala (Don Carlo, 1992), à Chicago (La Traviata, 1993) et au Metropolitan Opera (La Dame de Pique, 1995). Entre 1990 et 1997, il a participé à 15 enregistrements, dont 9 de récitals en soliste, un nombre important pour n’importe quel chanteur. Plusieurs des enregistrements de Hvorostovsky ont été portés par une image publicitaire de «beefcake baritone» qui a bien failli lui coûter sa crédibilité artistique. «Ce n’était pas mon idée, mais cette publicité échappait à mon contrôle. J’étais encore si inexpérimenté il y a huit ans, je ne connaissais rien de la gestion artistique. Je me suis donc laissé emporter.» Même s’il se félicite du fait que son image ait contribué à le faire connaitre, il est quelque peu gêné de se faire rappeler l’article du magazine Elle paru en 1996 qui le sacrait «l’Elvis de l’opéra».

Malgré tout cela, Hvorostovsky n’est pas un snob. Il pense que des spectacles du type «les Trois ténors» contribuent à diffuser la musique classique dans le grand public et il a lui-même donné un concert bien rémunéré dans un stade, en Islande. Néanmoins, à 36 ans, la priorité de Dima est de se faire reconnaître comme un artiste sérieux. Il fait valoir qu’il est un père de famille dont l’épouse affectueuse lui a donné des jumeaux, Daniel et Alexandra, maintenant âgés de deux ans. Il se donne beaucoup de peine pour apprendre des cycles de mélodies de Moussorgsky, de Mahler, de Glinka et de Chostakovich. Et, au moins jusqu’à maintenant, il a résisté aux appâts financiers de projets qui lui feraient prêter sa voix à des répertoires plus populaires.

Même si Philips Classics a essayé d’en faire «La jeune voix électrisante de la Russie nouvelle», Hvorostovsky, en fait, vit à Londres depuis 1994. Il est allé chanter au Kirov a deux reprises, en 1988 et en 1991, à une époque où la compagnie en avait encore les moyens, et il demeure un admirateur de la «direction d’orchestre palpitante» de Valery Gergiev. Bien que ses parents vivent encore à Krasnoyarsk, il ne retourne en Russie que trois ou quatre fois par année. Il y compte de nombreux fans, mais aussi des critiques, qui lui reprochent d’abandonner la Russie pour les gros cachets des capitales occidentales. L’état actuel de la musique russe ne peut que le chagriner «les subventions gouvernementales se sont taries après la Perestroïka, de sorte que le rythme des activités a beaucoup ralenti», mais c’est avec enthousiasme qu’il envisage la perspective de sa première tournée russe, qui le mènera en Biélorussie, dans les républiques baltes et en Ukraine au cours de l’été.

Au plan du répertoire, Hvorostovsky n’a jamais délaissé ses racines slaves. La musique russe demeure la plus proche de son coeur et elle convient à merveille à sa voix riche et profonde. Sa discographie comprend des enregistrements de nombreux airs d’opéra, de musique chorale et de chansons folkloriques russes. Curieusement, ce n’est pas lui qui a eu l’idée de l’album de folklore Dark Eyes dont la diffusion, en 1991, a été couronnée de succès. Dans son adolescence, quand il jouait dans un groupe rock et idolâtrait Led Zeppelin, Deep Purple et Queen, il ne s’intéressait guère aux chansons démodées que chantait sa grand-mère. C’est Philips Classics qui a insisté pour mettre en oeuvre ce projet et le résultat est l’un de ses enregistrements les plus satisfaisants. Plus récemment, Dima s’est enthousiasmé pour divers cycles de mélodies de son ami, le regretté composeur György Sviridov, qu’il considère comme «le meilleur élève de Chostakovich». Il a enregistré Russia Cast Adrift«la Russie à la dérive» en 1994 et déclare sans ambages que, «si Philips Classics refuse d’enregistrer le nouveau cycle de mélodies «Pétersbourg», qui m’est dédié, je suis certain qu’une autre étiquette le fera.»

Traduction par Pierre M. Bellemare

 

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