Pierre Dury : Photographes des « années libres » du Québec

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Quand Pierre Dury songe à sa carrière, qui s’étale sur plus de cinquante ans, son visage s’allume au souvenir de tous les moments captivants qu’il a vécus et immortalisés : « J’ai photographié tellement de monde intéressant. Pendant chaque séance, je tripais au bout. » Parmi les ­personnes qui ont été en face de son objectif, on compte plusieurs artistes cultes comme Robert Charlebois, les Rolling Stones et Led Zeppelin ainsi que des politiciens qui ont marqué l’histoire du Québec comme Jean Chrétien, Robert Bourassa et René Lévesque. Il a photographié le mariage de Céline Dion, le bed-in de John Lennon et Yoko Ono lorsqu’ils étaient de ­passage à Montréal et d’innombrables autres sujets. Regarder ses photos, c’est avoir un accès privilégié à des moments inusités, spontanés et parfois même historiques.

Plus jeune, il ne songeait pas au métier de photographe, affectionnant plutôt les arts visuels. Après avoir fait son cours à l’École des Beaux-Arts, il rencontre en 1968 le peintre Jean-Paul Mousseau, qui était à l’époque le fondateur d’une des premières discothèques de Montréal. Mousseau lui offre du boulot dans sa boîte de nuit, le chargeant de s’occuper de la musique et de l’éclairage. C’est dans « le monde de la nuit », explique Dury, qu’il a eu la piqûre de la photo : « Un jour, un type est arrivé à la discothèque et il photographiait le monde avec son petit Nikon. Il vivait dans un appartement tout près et je voyais toujours des filles sortir de chez lui. Je me suis dit : “Ça doit être le fun, la photo, parce que tu peux rencontrer n’importe qui : des chanteurs, des acteurs, des filles, le pape…” Donc je me suis acheté un Nikon et j’ai commencé à prendre des photos. »

Il y prend rapidement plaisir et trouve du travail à la revue Photo-Vedettes, affiliée au groupe Québecor. Inspiré par les clichés de Richard Avedon et d’Irving Penn dans les pages du magazine Vogue, Dury apporte cette touche glamour dans ses séances avec les actrices, mannequins et autres coqueluches du star-système québécois. « J’avais un style qu’ils n’avaient jamais vu; les gens aimaient ça. C’est ainsi que j’ai été introduit au monde du showbiz », affirme-t-il.

Il décroche plusieurs contrats à la pige en sympathisant avec les gens du milieu – et en les impressionnant avec son travail. Il rencontre l’imprésario Guy Latraverse, surnommé « le père du show-business québécois », qui lui demande de photographier 1 fois 5, ce fameux spectacle qui eut lieu sur le mont Royal en 1976 et réunit Robert Charlebois, Gilles Vigneault, Claude Léveillée, Jean-Pierre Ferland et Yvon Deschamps. Dury signe également les pochettes de disque des premiers albums de Diane Dufresne, est appelé à photographier The Police en studio, parcourt la province avec Claude Dubois lors de ses tournées, côtoie Pagliaro et Ginette Reno et « tombe en amour » avec la ­chanteuse Marjo « avant qu’elle devienne Marjo ». « C’était le milieu dans lequel je me tenais, résume-t-il. J’étais dans le rock ‘n’ roll, les soirées qui se terminent à 5 heures du matin… Dans ce temps-là, c’était le party, tout était wild. »

Il s’aventure également dans la photographie sur les plateaux de tournage, en partie à cause de Donald Sutherland. En 1972, il entend dire que le réalisateur Claude Fournier allait tourner un film en Saskatchewan ­mettant en vedette Sutherland. Dury, qui venait de voir le film MASH, est tellement impressionné par Sutherland qu’il décide de frapper à la porte de Fournier. Après plusieurs essais, Dury ­parvient à rencontrer le réalisateur, qui l’engage sur-le-champ. « Il me dit : Il paraît que tu veux faire mon film ? Je lui dis oui. Il dit : Bon, on part dans trois semaines, ta chambre est réservée à Saskatoon, c’est pour trois mois. Ça, c’était mon premier film. »

Après cette expérience que Dury qualifie d’« excitante » et de « fantastique », il continue dans le domaine de la photographie de plateau pendant la majeure partie de sa carrière ­­(à présent, son nom est crédité dans 125 films). Bien que le tournage d’Alien Thunder demeure son expérience préférée dans le domaine du cinéma, Maria Chapdelaine de Gilles Carle compte parmi ses coups de cœur, ainsi que les films (et les contrats de mode) qui lui ont permis de voyager à l’étranger, notamment en Jamaïque.

Ces jours-ci, Pierre Dury préfère consacrer son temps à la peinture et n’accepte plus que quelques contrats de photographie, car il admet ne posséder ni l’énergie ni l’assistance nécessaire pour faire concurrence à la jeune génération. « À chaque fois, j’essaie de faire un chef-d’œuvre. Ça te prend une certaine ­motivation pour constamment vouloir te dépasser, apprendre, innover », soutient-il. Il se plaint du manque de débouchés pour les photographes d’aujourd’hui, en particulier au Québec, où « être photographe n’est pas un métier très valorisé. Ce l’est en Europe et aux États-Unis, mais ici, tu es plus comme un second violon », dit-il.

Néanmoins, Dury prend toujours plaisir à faire des portraits de personnes qui l’impressionnent. Il les invite à sa maison, dans laquelle il a aménagé un petit studio qui compte quelques lumières et quelques fonds noirs et blancs. « Jean Chrétien est venu ici, Pauline Marois était ici il y a deux semaines, Louise Arbour (elle, elle m’impressionne)… Ils ­viennent ici parce qu’ils savent que je fais de bonnes photos et je les mets à l’aise », affirme-t-il.

Et comment les rend-il à l’aise ? « C’est facile à dire, mais tu essaies de leur faire oublier ­l’objectif. Tu engages la conversation, tu demeures à l’écoute, tu abordes n’importe quel sujet. Par exemple, avec Jean Chrétien, je lui ai parlé de sa rencontre avec la reine. Je lui ai demandé comment il est parvenu à la faire rire, étant donné qu’on ne la voit jamais rire ! Lui il me parle, il est content de me raconter une ­anecdote; pendant ce temps-là, je fais clic, clic… Des fois, je mets l’appareil de côté et on ­continue à jaser. »

Malgré l’insécurité financière qui vient avec son métier, Pierre Dury ne regrette rien, car la photo lui a permis de rencontrer des personnes exceptionnelles venant d’une grande diversité de milieux. « Les photographes qui faisaient de l’argent travaillaient dans les agences de publicité et photographiaient des golfeurs, des ­voiliers, de la bouffe ou je ne sais pas trop quoi, conclut-il. Moi, je ne faisais pas une cenne, mais je tripais tout le temps. »

L’exposition Les années libres de Pierre Dury aura lieu au Centre d’art Diane-Dufresne à Repentigny du 29 novembre au 14 janvier. Entrée libre.
ville.repentigny.qc.ca/cadd | www.pierredury.com

Ronde « éclair »

LSM : Si vous deviez résumer votre carrière à une seule photo, ce serait laquelle ? Et quelle est la photo préférée que vous avez prise ?

PD : Probablement ma photo de René Lévesque, car elle m’a donné beaucoup de notoriété. C’est à peu près le seul portrait que je vends et tout le monde m’en parle tout le temps. C’est tellement inusité… Je l’aime parce qu’il a la moue du gars qui dit : Tabarnouche, comment on va y arriver ? Ce n’est pas ma photo préférée, par contre. À vrai dire, je n’en ai pas, mais si je devais en apporter une sur une île déserte, ce serait une photo de mes deux petites-filles.

LSM : Avez-vous un type d’appareil photo préféré ?

PD : 35 mm, parce que c’est tellement rapide.

LSM : Quelle est la personne que vous n’avez pas encore photographiée et que vous aimeriez photographier ?

PD : Robert Lepage. Pour moi, c’est le meilleur artiste qu’on ait jamais eu au Québec.

LSM : Quels conseils donneriez-vous à un aspirant photographe aujourd’hui ?

PD : Je pense que la première chose, c’est d’avoir la passion, le feu sacré. Il faut également être sociable : il ne faut pas être gêné, rester dans son coin… Puis il faut prendre en considération le fait que c’est de longue haleine. Tu ne peux pas t’attendre à percer du jour au lendemain, quoique la chance y soit pour beaucoup.

 

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