Éric Champagne : un Te Deum pour fêter les 375 ans de Montréal

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Éric Champagne est un grand gaillard à l’abord facile. Sous des manières débonnaires et joviales se cache un compositeur doté d’une étonnante faculté d’assimilation. Pour le croire, il suffit d’écouter ne serait-ce que quelques bribes éparses de son catalogue d’œuvres (voir le site web du Centre de musique canadienne). J’ai en tête, par exemple, l’opéra Mlle Julie basé sur la pièce éponyme de Strinberg. Traitement syllabique toujours en lien avec le drame, équilibre des effets sonores et large palette instrumentale. Il y a trente ans, on disait que la « synthèse des styles » serait l’affaire des générations futures. C’est chose faite. M. Champagne puise abondamment dans le répertoire de Tchaï­kovski et Mahler à John Adams en passant par Vivier et Longtin, pour créer un style qui lui est désormais propre. Le ­dernier compositeur cité figure d’ailleurs parmi ses tout premiers mentors. Enfant de l’électroacoustique au CEGEP (« je traite le son comme morphologie »), Champagne poursuivit son apprentissage musical auprès de François-Hugues Leclair à l’Université de Montréal. Un même idéal lie le maître à son élève : l’œuvre musicale comme « legs culturel ».

Denis Gougeon va le dissuader de poursuivre un doctorat : « Tu sais composer », lui déclare-t-il. Et notre jeune compositeur de poursuivre une carrière auréolée de succès. Son œuvre, qui compte plus de soixante pièces inscrites au catalogue, est régulièrement jouée au Canada, aux États-Unis, en Europe et jusqu’en Inde. Prix Opus découverte de l’année 2014, prix du CALQ-Création de l’année à Montréal pour sa ­première ­symphonie dont la création par l’Orchestre Métropolitain date de mars 2014, il s’est attaqué à une commission de la Société philharmonique de Montréal pour fêter les 375 ans de sa ville natale. Un Te Deum pour orchestre, chœur et solistes. Quarante-cinq minutes de musique calquée sur le Te Deum de Roger Matton dont le texte latin alterne avec le vernaculaire de Félix-Antoine Savard.

Champagne a commandé à quatre auteurs des textes sur Montréal. Un regard contemporain qui n’exclut ni le tragique (Patrick Lafontaine) ni le comique (Hector Ruiz). Le compositeur explique. « La Relation des Jésuites rapporte qu’une première messe de consécration à la Vierge [d’où l’appellation Ville-Marie] fut célébrée en présence de Maisonneuve sur l’île de Montréal et qu’à cette occasion un Te Deum fut chanté. » La création du Te Deum « montréalais » est prévue pour le Vendredi saint avec l’Orchestre de la Société philharmonique, le chœur de l’UQAM et le chœur de l’école Joseph-François Perrault sous la direction de Pascal Côté pour fêter les 35 ans de la Société. Double anniversaire par conséquent. Sonorités rugueuses dès ­l’ouverture, enchaînement des quatre premiers accords, écriture pour trompettes : artifices musicaux empruntés à un autre Te Deum, celui du compositeur hongrois Kodály, en hommage au fondateur de la Société philharmonique, Miklós Takács, récemment disparu. Une reprise de l’œuvre est prévue au Carnegie Hall le 5 juin prochain, là même où Takács s’est produit par le passé, notamment avec le chœur de l’UQAM. L’œuvre est en trois parties. La note en est l’élément unificateur. « Pour son ­rayonnement », explique le compositeur. Trois modes transposés sur se ­succèdent : si bémol, do, majeur. « L’accord de couleur », selon l’expression de Champagne, sorte de variante de l’accord mystique scriabinien (accord majeur avec quinte augmentée et ­septième majeure) sert d’harmonie « ouverte et lumineuse. » Oscillant entre tonalité et atonalité, les sonorités bien « françaises » ne sont pas sans rappeler les Thierry Escaich ou Philippe Hersant. Le tempo 7/8 du Sanctus marque un léger mouvement : déplacement agogique d’une pulsation empruntée aux Chichester Psalms de Bernstein. Harmonies chatoyantes dans la suite d’accords qui amorce le final. Enchevêtrement des parties chantées et ­instrumentales telle une floraison printanière annonciatrice de jours heureux. C’est une des réussites de l’œuvre. Élévation oblige, la superposition des quintes sur évoque un cheminement vers le « mieux », ce « quelque chose qui s’ouvre sur le spirituel, ­l’absolu. » Quoique Champagne aborde le sacré ici comme « objet culturel », il est plus attiré par l’aspect festif de la célébration. La première messe de Montréal fut chantée au mois de mai. Ainsi en est-il de son Te Deum, lequel se dirige vers la joie de l’été. Ce sont les mots tirés d’une pièce de René-Daniel Dubois qui nous y invitent. C’est l’été royal, un magnifique, resplendissant après-midi d’été. L’œuvre est la ­première commande d’envergure du compositeur pour une formation chorale. Le chœur est traité comme « masse sonore » : le texte latin est accentué librement, à la manière d’un Poulenc. La rythmique déclamatoire façonne le jeu des timbres. Les cent vingt choristes du Chœur de l’UQAM, férus de chant classique, se sont petit à petit habitués aux ­nouveautés rythmiques imposées par la pièce. « Plus ils l’apprivoisent, plus ils l’apprécient », jubile Champagne. Ainsi, la fin se termine-t-elle sur une promesse d’avenir, un « été lumineux » qui n’est pas sans rappeler l’univers ascensionnel d’une autre de ses œuvres, Vers les astres, commande de l’Orchestre Métropolitain dont la création eut lieu sous la baguette de Yannick Nézet-Séguin.

Ses projets d’avenir comprennent un opéra de rue au bénéfice de l’association Sac à dos, qui agit au profit des exclus. Les SDF ont été mis à contribution pour la rédaction du livret. Les chanteurs de l’Atelier lyrique de Montréal en exécuteront la partition. Des itinérants feront de la figuration sur scène. Éric Champagne bénéficie actuellement d’une bourse en tant que compositeur en résidence à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, poste qu’il occupera jusqu’en 2018. Modeste, Champagne déclare que son mérite repose uniquement sur le fruit de son travail. Modeste, mais royal.


Grand concert Vendredi saint, 14 avril, 20 h, Église Saint-Jean- Baptiste (Montréal). Avec l’Orchestre de la société Philharmonique de Montréal www.philharmontreal.com et le 5 juin à Carnegie Hall (New York), avec le Manhattan Philharmonic Orchestra www.carnegiehall.org

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