Retour à la Pointe : Les Grands Ballets Canadiens de Montréal

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Entrevue avec Ivan Cavallari

L’homme est souriant, son discours posé, ses mouvements dotés d’une grâce accompagnant sa haute stature. Il incarne tout à la fois le directeur de ­compagnie, le professeur, le danseur et le créateur. Italien d’origine et formé à ses débuts au Ballet de La Scala à Milan ainsi qu’au Bolchoï de Moscou, Ivan Cavallari a ­travaillé à différents titres auprès de ­nombreux ballets européens dont le Ballet de Stuttgart, le Royal Ballet de Covent Garden à Londres et le Ballet national tchèque à Prague. Il rejoint en 2007 la direction artistique du West Australian Ballet pour cinq ans, puis celle du Ballet de l’Opéra national du Rhin en 2013, avant de prendre récemment la tête des Grands Ballets Canadiens de Montréal.

Cela fait un an qu’il alterne entre des engagements en France, auprès de sa précédente ­compagnie, et des séjours au Québec où il se familiarise avec les danseurs, les maîtres et le fonctionnement général, assurant une transition progressive avec le directeur sortant, Gradimir Pankov, à la barre pendant 18 ans. Depuis quelques mois, le voilà gardien des lieux.

« Avec le directeur général Alain Dancyger, dit Cavallari, nous avons une envie : installer la compagnie non seulement au cœur de la ville, mais aussi dans le cœur des Montréalais. »

Cet été, les Grands Ballets ont emménagé aux niveaux supérieurs du WILDER, en plus d’occuper quelques espaces aux autres étages de l’édifice (dont un atrium et l’Espace Rouge). Leurs bureaux et studios surplombent le Quartier des spectacles et jouissent d’une lumière et d’une vue privilégiées, au sommet de cette maison de la danse regroupant au centre-ville l’Agora de la danse, Tangente et l’École de danse contemporaine.

Réunis sous un même toit, et cependant à part. Différemment d’autres tendances en danse contemporaine par exemple, qui ­pensent la démocratisation en termes d’accès à tous et d’inclusion du spectateur-acteur, Ivan Cavallari prône une ouverture au public qui ne mélange pas pour autant les rôles. Il souhaite bien sûr que les Montréalais s’approprient leurs Grands Ballets, qu’ils en mesurent ­l’excellence et que ceux-ci rayonnent à l’international. Il faut selon lui attirer le regard sur « la transmission d’un corps qui a étudié. Qu’est-ce qu’il a à enseigner, quel message livre-t-il ? »

La valorisation de l’école et du processus en amont de la scène est indissociable de cette volonté de rapprochement du public. Ce sont des initiatives comme les portes ouvertes aux dernières Journées de la culture qui permettront une meilleure compréhension des réalités du ballet, de ses exigences techniques et de sa richesse de vocabulaire. Inviter les gens dans les classes, montrer ce que le métier de danseur implique au quotidien, voir la transpiration et le travail de près. Et le mentor d’affirmer qu’aujourd’hui, « l’école supérieure des Grands Ballets Canadiens doit former des corps classiques magnifiques capables de tout faire, comme de danser du contemporain ».

Le nouveau directeur demeure concis sur ses objectifs pour les années à venir. Grossir l’effectif jusqu’à cinquante danseurs (ils sont passés de 35 à 43 l’année dernière), diversifier les registres en réintégrant des classiques autant que des éléments pluridisciplinaires, démontrer la grande qualité et l’envergure du patrimoine ballettique.

« La compagnie faisait jusqu’à présent du contemporain et très peu de pointes (sauf peut-être pour Casse-Noisette). Nous sommes pourtant la deuxième plus grande formation canadienne après le National Ballet of Canada de Toronto. Toute une partie du public veut voir les classiques, des grands écarts, alors on invite des compagnies avec Le Lac des cygnes… En réalité, c’est notre ­mandat, les danseurs des Grands Ballets peuvent porter ce répertoire classique. »

Ivan Cavallari ne désire pas tant pousser les œuvres que souligner la compétence des ­danseurs et vise à renforcer les liens entre eux et les spectateurs. « Le corps, avec ses propres limites de 15 ans de carrière, est fait pour que le public s’y projette. La mission du danseur est d’apporter de la paix et de la joie à travers le mouvement. »

Il a lui-même dessiné la saison 2017-2018 amorcée le 11 octobre dernier avec un double programme imposant. « Commencer par le Stabat Mater et la 7e symphonie était une manière de déployer l’éventail de la compagnie. La première pièce est un portrait en noir et blanc de la passion de la Vierge sur la musique sublime de Pergolèse. Moderne et théâtrale, très en contraste avec la deuxième proposition de Beethoven plus positive, super classique et athlétique. » Le reste de la programmation est composé de créations, soit des écritures à même les corps des danseurs, des surprises autant pour la compagnie que pour le public.

Avec passion, l’artiste supplante le gestionnaire et formule le vœu de développer chaque année une composition musicale nouvelle, peu importe le prix, car il faut prendre ce risque. « Sans Stravinski et l’ère de Diaghilev, sans Tchaïkovski, le ballet ne survivrait pas. D’abord vient la musique, traduite ensuite dans la ­chorégraphie. La musique est le langage ­universel, l’héritage spirituel le plus grand qui existe. Elle sublime tous les sentiments humains. »

Respectueux des réalisations passées, il était impatient de mettre en œuvre sa vision axée autour de la « grandeur » des Ballets. Entouré d’une équipe dynamique dont il vante les mérites et l’expérience, il ralliera tous les moyens nécessaires à son entreprise d’ambition. « Il y a des parallèles entre ici et l’Australie, commente-t-il. En Europe, ­l’argent vient du gouvernement, le budget de saison est fixe », ce qui a tendance à limiter les explorations. « Le fonctionnement anglo-saxon est différent, il faut rechercher des financements, des partenaires, vendre des billets, mais cela offre une liberté artistique en fin de compte, une capacité d’innovation. »

Et de conclure avec détermination : « La créativité ne connaît pas de limites. »

www.grandsballets.com

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