a rather lovely thing de Bryan Arias

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Journal d’une vieille folie

Du 11 au 15 octobre prochain, Danse Danse présentera à la Cinquième Salle la dernière création de la compagnie new-yorkaise ARIAS, a rather lovely thing, un flip-book ­optimiste sur la folie de vivre. Durant la ­première canadienne, présentée cet été en association avec le Festival des arts de Saint-Sauveur sous son grand chapiteau, Guillaume Côté, directeur artistique du FASS, a décrit avec admiration la gestuelle unique du chorégraphe d’origine portoricaine, Bryan Arias, son inventivité sans limites de style et sa justesse d’interprétation, fier de cette ­révélation au public québécois.

En l’occurrence, Bryan Arias partage la scène avec trois extraordinaires danseurs (Ana Maria Lucaciu, Jermaine Spivey et Spenser Theberge), dont le caractère et la ­virtuosité effacent les signes distinctifs d’une direction chorégraphique. Il commente ainsi leur talent: « Les artistes avec lesquels je ­travaille sont d’incroyables improvisateurs. Ils se saisissent des consignes, s’approprient le matériel, le transforment et l’élèvent. » Par le biais d’improvisations thématiques, ils ont développé ensemble un langage nourri de leurs expériences et allégeances disciplinaires, très ouvert. « À l’origine c’est du mouvement pur, nous en découvrons le sens ensuite. »

Cette nouvelle pièce est pensée comme un journal où s’entrelacent réflexions intimes, rencontres insolites et faits ordinaires. ­Courtes évocations donnant lieu à des solos habités, ces petits numéros théâtraux créent l’illusion, jouent sur des apparitions et évanescences de souvenirs vécus et vies imaginées. En résulte une construction éclectique, fortement inspirée du nouveau cirque, une ­influence que l’artiste reconnaît parmi d’autres: « J’ai grandi avec le breakdance, la salsa, la danse africaine et le cirque new-yorkais. »

La danse flirte avec ces différents registres stylistiques, et de leur enchaînement jaillit une galerie de personnages rocambolesques. Une parade fantasque propre au rêve, à l’art du clown ou au film fellinien. En compensation de l’extravagance des images, la structure narrative est réduite au minimum, ce qu’Arias résume ainsi: « J’utilise la satire et je crois en la ­simplicité. »

L’idée était de convier sur scène tout ce et tous ceux qui nous construisent au fil de ­l’existence, et ceux que nous aurions pu être aussi. « Nos rêves reflètent nos peurs et nos désirs, et la mémoire, nos regrets autant que nos accomplissements », décrit-il. C’est cependant un mélange d’excitation et d’humour qui domine la nostalgie des tableaux, une force d’aspiration appartenant à chacun.

« En cours de processus, le geste simple ­d’ouvrir une porte sur l’inconnu est revenu souvent. Et resté. Nous avons envisagé qu’il signifiait la folie, peut-être la schizophrénie. » Il se dégage en effet de cette métaréalité un profond onirisme, une liberté vertigineuse, parfois un trouble de l’identité proche de la démence. Au-delà du rationnel, a rather lovely thing désigne en quelque sorte l’originalité qui nous lie à certains inconnus, nous pousse à ­prendre une tangente et dessine au final une forme de continuité de notre imprévisibilité. Le chorégraphe insiste sur cette multiplicité identitaire, à la fois unité et unicité de tout individu: « Je voulais maintenir un équilibre entre passé, présent et futur et les rôles que nous jouons dans les vies des uns et des autres. » L’importance du lien social est quant à elle exprimée par des transitions de groupe, où la complicité de la danse s’avère un ­arrimage indispensable au réel pour contrer l’isolement dans une folie plus sombre et ­clinique. « Nous avons fini par nous prolonger l’un l’autre. »

En quête de poésie, le caractère artistique et poétique de la divagation prend tout son sens à l’invocation de Nina Simone et d’une de ses fameuses digressions précédant l’interprétation de Who knows where the time goes? lors du Festival de jazz de Montreux en 1976. Son esprit libre cède alors à la déraison. «Il arrive qu’une chanson joue au bon moment. Ça a été le cas de Nina Simone. Nous explorions en profondeur le thème du temps et elle nous a éclairés.»

De fait, le temps est abordé à divers niveaux, toujours par le biais de son dérèglement. Une vie entière défile en moins d’une heure de spectacle, l’égarement dans le songe fait perdre tout repère temporel et le vieillissement étiole les heures restantes. Comme le fantasme la chanteuse, il suffit peut-être d’ignorer le compte à rebours pour déjouer la mort: « I will still be here / I have no thought of leaving / I do not count the time. » (Je serai encore là / Sans l’intention de partir / Je ne tiens pas compte du temps.)

Il est également présent dans l’atemporalité de la musique, la trame sonore de la pièce juxtaposant des œuvres classiques, des airs indémodables et des morceaux instrumentaux ou pop contemporains. « Je suis un passionné de musique », souligne Bryan Arias, « j’écoute de tout, et quand quelque chose me touche je m’y accroche. J’aime que la musique guide inconsciemment et ultimement le mouvement. » Il indique pour illustration:

« Concernant l’existence, je cherchais davantage un ­environnement sonore ambiant qui fasse écho au flot discret de nos pensées. »

Une attention similaire est accordée aux costumes (Marion Talan de la Rosa), aux éclairages (Nick Hung) et aux détails scénographiques (Brandon Lee), renforçant leur potentiel métaphorique aux côtés de la chorégraphie. Et puis il y a les masques, visages plissés de vieilles personnes sur des corps sautillant de jeunesse. Probablement parce que l’imagination ne meurt jamais, ou pour se sauver de l’ennui en fin de vie. Puisque la tête n’a pas d’âge et que chaque ride est le rappel d’un sourire passé. Et de renchérir: « Vieillir est magnifique! » Au travers de cette aventure aux limites de la raison, Bryan Arias ne retient que le bon: « J’espère que, la fin venue, nous survolions nos vies avec ­réjouissance. »

» a rather lovely thing de l’Arias Company, du 11 au 15 octobre, 20h, Cinquième salle à Place des Arts. www.dansedanse.ca

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