Martin Messier: metteur en Scène du son

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Artiste québécois dans la mire de nombreux événements de choix, Martin Messier a vu ses projets invités sur les scènes locales et internationales de la musique et des arts vivants – à Montréal au Festival TransAmériques et à Elektra, à Artdanthé à Vanves, au Humaintrophumain à Montpellier, au Bozar à Bruxelles et au Borderline à Athènes, au Sonàr à Barcelone ou à l’Electroni-k à Rennes – ainsi que par le réseau international de MUTEK du Mexique au Japon. Il s’est ainsi taillé un solide profil en matière d’arts sonores et performatifs, dont il défie l’étiquette à chaque création.

Début 2017 au Théâtre La Chapelle, il dévoilera Corps mort, l’aboutissement de deux années d’incubation et de semaines de recherche en résidence. « Dans chacun de mes projets, j’essaie d’ajouter un ou plusieurs éléments nouveaux, pour me stimuler et me mettre au défi », explique-t-il. Dans ce cas-ci, il s’est concentré sur l’objet – des chaises –, à l’épreuve des forces de lévitation et de gravité, et s’est confié pour mission une approche ­chorégraphique de l’ensemble.

« Les chaises ont une apparence presque animale qui les lie aux humains : elles ont la taille d’un gros chien, quatre pattes, et se ­complètent lorsqu’on s’assoit dessus. Quand je les regarde, inanimées, je vois l’absence d’homme. J’ai donc travaillé sur leur capacité limitée de mouvement, leur étrange ­ressemblance aux danseurs, leur fonction d’accompagnement ou leur effet-miroir. »

Le choréographe s’adjoint sur scène trois performeurs, Simon-Xavier Lefebvre, Kimberley de Jong et Patrick Lamothe, en compagnie d’une douzaine de chaises suspendues. Une scénographie mouvante a été ­pensée à partir de celles-ci, installation décorative capable de s’animer par des mécanismes de cordes et poulies. Également soumises à ­l’attraction terrestre, les chaises constituent un milieu changeant d’exploration et de cohabitation pour les corps présents.

Le « corps mort » au centre de cette création fait référence à l’absence de mouvement de l’objet et désigne par extension la possibilité de son animation. Le caractère inanimé de la chaise sert de postulat aussi pour la danse, qui appelle naturellement le déplacement. Il a fallu créer avec les danseurs un langage minimaliste, redonnant au corps son lest, comme dégagé du tonus musculaire et de toute ­énergie déterministe. En résulte une élaboration en verticalité dont la singularité, entre performance chorégraphique et arts visuels, promet d’être accentuée par une sculpture contrastée de la lumière et du son.

Martin Messier, Photo: Jocelyn Michel

Martin Messier, Photo: Jocelyn Michel

« Sans être au cœur de la pièce, il y a une ­spiritualité dans ces lignes de force de haut en bas, d’un Ciel qui lévite en opposition à la Terre que les masses percutent. » Imaginé en premier lieu comme un mobile sonore, dont les éléments produiraient du son en chutant au sol, Corps mort conserve en filigrane l’idée d’exprimer, d’amplifier la présence de l’objet dans l’espace. Une personnification qui transparaît dans les propos de l’artiste : « Les chaises auront leur solo. Elles bougent parfois de façon imprévisible. Et dans ces moments surgissent les mouvements les plus intéressants. Elles paraissent alors comme de petites bêtes, suivant leur propre logique. »

Cette démarche de mise en mouvement s’inscrit dans la lignée de Con Grazia, pièce conçue avec la chorégraphe et danseuse Anne Thériault en juin dernier, qui faisait émerger de la destruction de choses inertes de ­nouvelles formes de vie et d’agitation. Elle résonne plus largement des expériences ­artistiques multiples que Martin Messier a réalisées depuis dix ans sous l’enseigne 14 Lieux, sa compagnie « envahie par le son » et investie du mandat de le mettre en scène.

Pour ceux qui l’ont connu à ses débuts de concepteur sonore, il restera à leurs yeux musicien. Pourtant, ce touche-à-tout ­talentueux ne craint pas de collectionner les chapeaux. Pour Hit and Fall avec Caroline Laurin-Beaucage (2009), il se déchaînait à la batterie dans un pas de deux charnel avec la danseuse. Avec Derrière le rideau, il fait peut-être nuit ensuite, il décortiquait les codes du suspense avec Anne Thériault seule en scène, lui derrière les consoles, empruntant au film d’horreur ses tensions dramatiques. En cocréation avec le compositeur Nicolas Bernier, il a conçu des installations à échelle humaine dont Machine_Variation en 2014,  barrage sonore de bois actionné par les performeurs de tout leur poids. Il était également le programmateur et le chef d’un orchestre de machines à coudre (Sewing Machine Orchestra, 2011) puis opérateur cinéma dans Projectors trois ans plus tard.

« Artistiquement, je veux toucher à tout, faire en sorte que tous les éléments se parlent et s’imbriquent, souvent par le biais de la ­synchronisation et du rythme. »

Ces apparitions dans les rôles de ­machiniste, performeur ou marionnettiste ou simple accessoiriste, brouillent les étiquettes de l’intervention ­scénique. En confondant le spectateur sur ce qui est à l’origine du son ou de l’action, l’objet ou celui qui l’active, le concepteur ou celui qui opère, ses œuvres semblent chaque fois ­enrichir les termes de « mise en scène » et de « performance » d’un sens premier, concret.

Qu’il collabore avec d’autres créateurs, des interprètes ou des machines, Martin Messier est avant tout un expérimentateur. Il associe la création à une ­obsession de « tout changer jusqu’à ce que ça fonctionne d’où sa curiosité et son inventivité : « Artistiquement, je veux toucher à tout, faire en sorte que tous les éléments se parlent et s’imbriquent, souvent par le biais de la ­synchronisation et du rythme. » Il se place dans l’espace face au sujet de ses recherches, en teste les différentes potentialités, les effets visuels et sonores. Il s’approprie d’une manière physique la matière. « J’imagine que c’est le travail d’un metteur en scène », conclut-il. À la fois à l’avant-scène et en coulisses, tireur de toutes les ficelles du spectacle.


Corps mort de Martin Messier, Théâtre La Chapelle, 23 au 27 janvier. www.lachapelle.org; www.mmessier.com

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