Il Ritorno de C!RCA

0

L’impossible retour

La compagnie australienne C!RCA, internationalement reconnue et favorite du Montréal Complètement Cirque (dont Wunderkammer en 2011, S en 2013, Opus en 2014, Beyond en 2015), réitérera sa grande traversée pour présenter le spectacle Il Ritorno du 25 au 29 avril prochain à la TOHU. « Le spectacle entier porte sur les moyens de rentrer chez soi. Qu’il s’agisse d’Ulysse, de réfugiés, de nous tous », résume le directeur artistique de la compagnie, Yaron Lifschitz.

Invité à verser quelques réponses par écrit, il nous entraîne dans le courant de ses pensées et références littéraires. « Un classique a moins besoin d’être raconté sous un éclairage nouveau que d’être véritablement entendu. Il faut se ­l’approprier et en tirer les leçons. Dans l’épopée d’Ulysse, je lis à la fois l’espoir et l’impossibilité de retourner chez soi. C’est un drame tout aussi capital aujourd’hui que du temps d’Homère. »

Il Ritorno, Photo: Chris Herzfeld

Il Ritorno, Photo: Chris Herzfeld

Dans ce périple imaginé se dressent les figures emblématiques d’une réflexion, ­brûlante d’actualité, sur l’arrachement et ­l’appartenance. Une leçon d’empathie, sémantique et désarmante. « Je suis extrêmement préoccupé par la crise que traverse notre civilisation, ces réalités tragiques de déplacement des populations. C’est le cœur du ­spectacle. J’ai abordé la question sous l’angle de Primo Levi et des écrits d’Edmond Jabès. »

Écrivain et poète français né au Caire d’une famille juive, Edmond Jabès est profondément marqué par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, de même que par son départ forcé d’Égypte lors de la crise du canal de Suez. Le déracinement occupe une place centrale dans ses méditations sur l’identité et la douleur de l’exil.

Lors d’un colloque sur le langage et la psychanalyse à Aix-en-Provence en 1983, Jabès
affirmait : « [Il] y a une mémoire plus ancienne que les souvenirs, et qui est liée au langage, à la musique, au son, au bruit, au silence : une mémoire qu’un geste, une parole, un cri, une ­douleur ou une joie, une image, un événement peuvent réveiller. Mémoire de tous les temps qui sommeille en nous et qui est au cœur de la création. »

Également Juif, victime de l’exclusion raciale et des lois antisémites fascistes, survivant du camp d’extermination d’Auschwitz, l’Italien et scientifique de profession Primo Levi investit tardivement la carrière d’écrivain alors qu’il relate dans Si c’est un homme l’enfer concentrationnaire nazi. Fasciné par l’acte de ­comprendre, qu’il place au-dessus de tout, il est heurté par l’irrationalité des camps et leurs fins d’anéantissement de l’autre. Il se décrit dans Le système périodique, de retour de déportation et traumatisé : « Il me semblait que je me ­purifierais en racontant, et je me sentais pareil au vieux marin de Coleridge qui saisit par la manche, dans la rue, les gens conviés à des noces pour leur infliger son histoire. »

Il Ritorno, Photo: Chris Herzfeld

Il Ritorno, Photo: Chris Herzfeld

Quant à ce loup de mer auquel le poète ­britannique Samuel Taylor Coleridge inflige maints tourments à la toute fin du XVIIIe siècle, dans La Complainte du vieux marin, il a vogué parmi les cadavres de ses semblables plusieurs jours durant. Parce qu’il abat sans raison un albatros, ce capitaine d’embarcation attire sur son équipage une malédiction : figés dans l’immensité des eaux, les marins ­meurent l’un après l’autre de soif.

« Et jour après jour, et jour après jour / Nous restâmes encalminés / Aussi figés qu’un ­dessin de navire / Sur un océan dessiné. / De l’eau, de l’eau, partout de l’eau / Et les planches racornissaient / De l’eau, de l’eau, partout de l’eau / Et pas une seule goutte à boire. »

Le capitaine, seul rescapé, devra affronter l’accusation et la souffrance des visages saisis de ses comparses et les bénir d’une prière afin que son calvaire prenne fin après une semaine de dérive. Il sera ensuite contraint de parcourir le monde et de raconter son histoire éternellement, pour que chaque homme égaré, pris en otage par son récit, en comprenne la morale.

De Levi on a d’ailleurs dit : « Seules les ­personnes qui ont vécu l’indicible peuvent parvenir à nous expliquer l’inconcevable. » Et de Jabès, qu’il est avant tout un « passeur de culture et de mémoire entre les rives de la Méditerranée. » L’un et l’autre fouillaient le langage, et le potentiel humain à communiquer, à partager pour compatir.

Il Ritorno, Photo: Chris Herzfeld

Il Ritorno, Photo: Chris Herzfeld

Yaron Lifschitz parle du cirque comme d’une langue des corps qui permet aux spectateurs de ressentir physiquement l’effort des interprètes et la persévérance de leurs personnages. « Notre langage acrobatique est vraiment ardu, dur sur le corps, les uns tirent les autres vers l’arrière pour se hisser à l’avant. »

Il témoigne de l’onde tragique qui engloutit généralement la salle et se résout en une authentique communion. « Le spectacle touche à sa fin sans un bruit dans l’assistance. En temps normal, le public applaudit ou s’exprime, là c’est à se demander si les gens ont aimé. Soudain, quelque chose se relâche comme s’ils respiraient à nouveau, et très souvent c’est une ovation. À ce moment précis, on comprend que le cirque à son meilleur, c’est un être humain s’adressant de l’intérieur à un autre être humain (pour paraphraser le poète Donald Hall). L’intensité de ce spectacle surprend. »

Au VIIIe siècle av. J.-C., Homère appelait à l’entraide, comme ici dans L’Odyssée, chant XIV : « Vous n’avez devant vous qu’un pauvre naufragé. Puisqu’il nous est venu, il doit avoir nos soins : étrangers, mendiants, tous nous viennent droit de Zeus. Allons, femmes ! Petite aumône, grande joie ! Donnez à l’étranger. »

Il recommandait surtout aux exilés de ne pas oublier : « Malheureux, souviens-toi de ta patrie, si toutefois il est dans ta destinée de survivre et de rentrer. » (L’Odyssée, X) Conseil que Primo Levi reprenait 2500 ans plus tard dans Si c’est un homme, édifiant la mémoire comme arme contre la barbarie : « Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons ­trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. »


Il Ritorno : du 25 au 29 avril à la TOHU. tohu.ca; www.circa.org.au

Partager:

A propos de l'auteur

Laissez une réponse