Ballets Jazz de Montréal présentent ‘Dance Me’

0

Leonard Cohen en cinq saisons

Du 5 au 9 décembre prochain, la voix, les musiques et la poésie de Leonard Cohen empliront la Place des Arts, accompagnant les agiles interprètes des Ballets Jazz de Montréal au fil des  ­saisons qui composent une vie.

Puisant à l’homme et à son œuvre, cette heure et vingt minutes de ­spectacle est d’un même élan une ode à Montréal. Une aventure de taille, jalonnée de défis pour l’une des compagnies de danse d’ici les plus renommées internationalement.

Faire résonner Montréal à l’international

BJM-Projet-Cohen-3

Ce programme long actuellement en conception fera partie des ­célébrations du 375e anniversaire de Montréal. Il se veut, dans les mots du directeur artistique de la compagnie, Louis Robitaille, une occasion d’explorer, d’affirmer et de faire rayonner une identité proprement d’ici dans le monde, par la chimie de la danse et de la musique.

« Les BJM sont une compagnie de danse qui déménage, et pour ce ­projet on cherche à explorer, en ne perdant rien de la vitalité qui fait le caractère de cette compagnie. Il y a peut-être là une opportunité ­d’évolution, de renouvellement sans tout révolutionner. Et surtout sans abandonner notre personnalité. »

Présentée en première par Danse Danse, l’œuvre prendra ensuite la route pour le Sony Centre de Toronto et le Centre national des Arts d’Ottawa, avant de gagner les autres continents.

« Notre moteur, c’est la tournée internationale. Il fallait un sujet qui résonne. Leonard Cohen a cette force d’à la fois nous représenter et éveiller un sentiment rassembleur ailleurs dans le monde. »

C’est empreint de cet élan fraternel que cet artiste, danseur de ballet et visionnaire, s’est lancé dans l’ambitieuse aventure de Dance Me.

« C’est un vieux projet… Un beau projet, intimidant par son ampleur, mais il fallait le réaliser. »

Il a invité trois chorégraphes à y mettre leur patte, dont la Belgo-Colombienne Annabelle Lopez Ochoa qui avait réalisé Locked up Laura et le coloré Zip Zap Zoom en 2009, et le Crétois d’origine Andonis Foniadakis qui a créé plus récemment Kosmos (2014) en plus d’une fraîche recrue, le Britannique et Suisse d’adoption Ihsan Rustem.

« Pour nous, tout cela est assez nouveau. D’habitude, nous élaborons des programmes multiples allant dans plusieurs directions avec les chorégraphes et les danseurs à partir d’idées, en maintenant un équilibre dans les émotions. »

Composées de trois, voire quatre courtes formes, les ­soirées présentées ces dernières années fonctionnaient comme les sélections de courts métrages : une façon élégante de dévoiler les divers registres d’une troupe, ses potentiels, et d’assurer à chaque public d’y trouver son compte. Or, ces brèves incursions dans des univers ­pourtant riches ont nourri un besoin d’aller en profondeur, de risquer davantage d’immersion et de narration. « J’avais en tête de laisser de côté la juxtaposition de courtes pièces pour pouvoir revenir à un programme intégral de soirée. C’est un pari périlleux. Les inconnues comme les ­changements créent des zones d’insécurité, mais c’est ce risque qui ­permet d’amener ailleurs. »

Louis Robitaille, Photo: Jean Tremblay

Louis Robitaille, Photo: Jean Tremblay

Habité par ce projet de longue date et par un goût de nouveauté, Louis Robitaille a exceptionnellement couché sur papier un scénario. Il a bien sûr écouté et lu Cohen, a parcouru ses toiles, visionné des documentaires. S’est rappelé la découverte de son disque I’m Your Man — point tournant dans la carrière du compositeur qui devient dès lors icône — et une ­rencontre sur un plateau de tournage. Au-delà de la légende, il lui apparaît nécessaire de s’éloigner du personnage et d’épouser un paysage plus vaste, de transposer son imaginaire sur scène, d’esquisser à grands traits un horizon montréalais.

« Il manquait pour cela une pièce du puzzle : le metteur en scène. Je suis idéateur, il y a les interprètes, les chorégraphes, et pour assurer qu’on respecte bien les lignes conductrices, qu’on perçoit une continuité, nous avons eu l’envie d’aller vers le théâtre… »

De convier donc la dramaturgie en danse en vue de concocter une ­partition fluide d’émotions fortes et de tableaux impressionnistes. Les collaborateurs se confirment, des pistes sont écartées où d’autres se dessinent, et l’imposante liste de chansons reste à épurer. « Nous travaillons souvent avec des airs classiques, de la musique composée explicitement pour un spectacle, mais rarement, voire jamais avec des chansons, des paroles ou un seul répertoire d’artiste. Ça aussi, ce sera nouveau. »

En réalité, le spectacle est encore à rêver. On l’aimerait circassien, aérien, urbain, très humain. Il intégrera probablement des éléments plus récents tels que les projections vidéo, testées sous une forme documentaire avec le making-of d’O balcão de amor d’Itzik Galili (2016) diffusé en amont de plusieurs représentations. Un grand déploiement, tout compte fait contrasté. La proposition prendra corps en studio de juin à novembre, pendant un temps de création protégé de la tournée.

Du droit à l’exclusivité

Photo: Kevin Moonesawmy

Photo: Kevin Moonesawmy

Le périple des BJM Danse avec Leonard Cohen a toutefois commencé il y a déjà des dizaines de mois. L’obtention des droits d’utilisation de ce monument de la musique canadienne a été une course de longue haleine, dont l’aboutissement après deux années de tractations n’a pas été sans des réactions vives du milieu à son annonce médiatique en février ­dernier. Main dans la main avec la directrice générale Ginette Gaulin, Louis Robitaille défend l’honnêteté du processus et la complexité de la ­situation qui les ont conduits à protéger au maximum leur investissement.

« En danse ou en cirque, dès qu’on projette d’utiliser une musique ou l’œuvre d’un compositeur, premier réflexe, il faut penser aux droits. Ce qui me désole dans ce cas-ci, c’est qu’on a fait toutes les démarches, longues et complexes, dans les règles de l’art. Nous avions face à nous de grosses machines, beaucoup de conditions nous ont été imposées, même de la part de nos producteurs. Et au final, nous passons pour les méchants. »

Une fois approchés les ayants-droit par l’entremise d’un avocat, il a fallu articuler les exigences de trois agences de disques protégeant l’œuvre du compositeur, tout en honorant les ententes de diffusion avec les ­partenaires du spectacle que sont Danse Danse, le CNA et le Sony Centre. En a résulté une clause d’exclusivité, contraignante et inquiétante pour l’accès à l’œuvre de Leonard Cohen, qui a bousculé la communauté artistique lorsqu’elle a été communiquée officiellement le mois dernier.

« La compagnie a ainsi obtenu les droits exclusifs en danse et arts ­circassiens par l’équipe de Cohen, ainsi que par Sony ATV Music Publishing, Sony Music Entertainment Canada et Old Ideas LLC durant 5 ans pour l’utilisation de ses chansons, de son image, de son nom, de sa personnalité, de ses œuvres visuelles et littéraires, et ce, dans le monde entier couvrant l’année de production et de création et quatre années de tournées nationales et internationales. » (Communiqué de presse du 21 février 2017, BJM Danse.)

Cette victoire majeure pour les BJM Danse, dont le rayonnement à ­l’international est primordial, a mis du même coup en péril plusieurs œuvres de chorégraphes d’ici, existantes ou en création. Des exceptions pourraient toujours être accordées au cas par cas par la compagnie. Il reste qu’elle n’est pas maître des décisions, les joueurs sont pluriels et les enjeux de diffusion considérables.

« Après le décès de Cohen, tout a pris une autre tournure, il y a un engouement accru pour sa musique, les créateurs sont impatients de lui rendre hommage. Dans notre cas, le projet venait de plus loin, et le répertoire musical était avant tout un appui à la danse plus qu’un sujet. »

Parmi les cadres de création discutés entre les différentes parties, il a été entendu que l’approche ne serait pas biographique. Cette perspective correspond à ce que Louis Robitaille désirait souligner du chanteur, soit davantage d’anonymat et d’urbanité plutôt que la célébrité, pour aborder la personnalité dans un sens large et commun. Cohen était après tout cet être sombre, discret et recueilli dont les mots s’adressaient directement aux fantômes de l’existence, femmes et frères, compatriotes et condamnés, figures d’espoir d’un futur apaisé. Il chantait la résilience comme la rébellion, l’intime et l’historique, ce qui fait l’homme en fin de compte.

« Cela transparaît dans les pistes pour les costumes par exemple. Il y aura peut-être le fameux chapeau ou l’imperméable, mais je pense davantage à un vêtement de base sur lequel s’ajoutent ou s’ôtent des couches, des accessoires ordinaires, un parapluie ou un foulard, pourquoi pas. »

Les cinq saisons

BJM-Projet-Cohen-2--adjusted

Ces accessoires et tenues, qui changent selon le temps qu’il fait en quelque sorte ou les événements de l’existence, sont en vérité très ­représentatifs de la direction que prend l’œuvre sur scène. Robitaille a pensé à une construction en tableaux, évocateurs de différentes saisons. Saisons de la vie : son éclosion, son épanouissement, son déclin et son effacement, incluant ses imprévisibles intempéries.

Cette métaphore est particulièrement belle en ce qu’elle ramène à elle tout à la fois la poésie, la musique et les arts visuels. Les poètes décrivent ainsi les différents âges et leurs rites initiatiques. Des compositions ­classiques et les chansons encore aujourd’hui s’appuient sur le printemps, l’été, l’automne et l’hiver pour symboliser les mouvements de l’âme et l’âge. Et puis, les périodes de couleurs chez les grands peintres, ces cycles qui teintent leur création, se ferment pour s’ouvrir sur un jour nouveau. Trois éléments qui brossent un portrait complet de ­l’artiste qu’était Cohen.

De cette vision cyclique, le directeur artistique a voulu retenir l’universalité, le chemin des années dont chacun peut se remémorer les détours et les crochets. « Tous autant que nous sommes, nous passons à travers des étapes ou chapitres qui se ressemblent, même si chacun les vit à sa façon. Les émotions, les sentiments sont les mêmes. »

Il souhaitait aussi qu’en transparaisse une ­originalité, un intérêt, une part d’inconnu peut-être. En écho à Montréal et à son image ­touristique, une cinquième saison s’est ­naturellement imposée. « L’été indien existe dans d’autres régions du monde, il n’est pas particulier au Québec, mais c’est un incontournable quand on évoque la nature de Montréal. Avec la disparition de Cohen, cette cinquième saison a pris une teinte différente. »

Celle-ci produit, parmi les autres et en bout de course, une sorte de pied de nez à leur linéarité. La possibilité d’un recommencement. Un ­passage vers l’ailleurs, une fois le temps écoulé. Évoquant lui-même le voyage de la vie qui s’achève et le moment du départ dans Sisters of Mercy (1967), Leonard Cohen ­chantait : “If your life is a leaf that the seasons tear off and condemn / they will bind you with love that is graceful and green as a stem.”

Il y a, à travers ce dernier élan et l’ensemble de la démarche, une volonté de regarder le changement et la succession des ans avec optimisme. Les artistes, les époques, parfois les édifices qui disparaissent laissent un legs et font place à de nouveaux relais, d’autres idées. D’autres institutions qui perdurent, comme ceux qui restent ou succèdent, ont en plus de leur ­mission de jeunesse un devoir de mémoire et de reconnaissance envers l’héritage du passé.

« Le choix des chansons sera véritablement déterminant pour éviter le piège de la nostalgie. Alors nous cherchons du côté des morceaux plus rythmés. Et du côté de l’humour aussi, car Cohen avait des pincées ­d’humour bien particulières. »

To the End of Love

Il s’agira donc, dans l’esprit traditionnel des Ballets Jazz, d’une ­création optimiste, racée et touchante, une véritable célébration. En cette année anniversaire pour Montréal et le Canada, les BJM Danse ne sont pas en reste. Frisant le quarantième printemps de sa fondation par le trio Geneviève Salbaing, Eva von Gencsy et Eddy Toussaint, la formation ­s’apprête également à fêter 20 ans de direction par Louis Robitaille, tandis que les représentations de Dance Me sont inscrites à la vingtième saison de la série Danse Danse.


Mono Lisa, O Balcão de Amor et Kosmos. Les 12 et 13 avril 2017, Théâtre de la Ville, Longueuil
Rouge, Mono Lisa, et O Balcão de Amor. Le 14 avril 2017, salle Albert-Dumouchel, Valleyfield
Dance Me. Du 5 au 9 décembre 2017, 20 h, Théâtre Maisonneuve, Montréal;
les 23 et 24 février 2018, 20 h, salle Southam du CNA, Ottawa. www.bjmdanse.ca

En parallèle : Une brèche en toute chose. Du 9 novembre 2017 au 1er avril 2018, Musée d’art contemporain de Montréal.

Partager:

A propos de l'auteur

Laissez une réponse