Jacqueline Cistellini : Amour, Générosité Et Passion

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Le 30 avril 2017 s’éteignait Mme Jacqueline Cistellini, une grande dame du monde lyrique québécois qui a marqué de façon indélébile des générations de chanteurs.

Née Jacqueline Martel en 1934 – la soprano mentait sur son âge et c’est avec stupéfaction que plusieurs ont découvert, dans sa notice nécrologique, qu’elle n’était pas née en 1940 comme elle l’affirmait –, elle poursuit des études en piano avant de se tourner vers le chant. Elle remporte le Prix d’Europe en 1960, puis étudie à l’Accademia Santa Cecilia de Rome. Elle fait carrière, surtout en Europe, pendant une dizaine d’années avant de se tourner vers l’enseignement. Elle inaugure la classe de chant du Conservatoire de musique de Trois-Rivières en 1974, puis enseigne, à partir de 1980 et jusqu’en 2011, au Conservatoire de musique de Québec.

Au cours de sa carrière en enseignement, elle a façonné quelques-unes des plus grandes voix québécoises, incluant Claudine Côté, Monique Pagé, Marie-Josée Lord, Marianne Fiset et Karine Boucher. En discutant avec cinq de ses anciennes étudiantes, de sa première cohorte au Conservatoire de Trois-Rivières à sa dernière au Conservatoire de Québec, je voulais comprendre l’essence de Mme Cistellini.

Cheveux blonds coupés au carré, toujours chic, bien mise et parfumée de Chanel, écharpe en cachemire et tenant un sac qui ne contenait presque rien, Mme Cistellini ou Mme Cis, comme certains l’appelaient avec tendresse, avait une grande prestance. Elle était lumineuse, franche, généreuse, bonne vivante et enracinée dans la vie.

Toutes m’ont affirmé que ce qui caractérisait Mme Cistellini, c’était d’abord l’amour; l’amour de la musique et de la voix, mais surtout l’amour de l’humain. Elle était collée sur l’expérience humaine et c’est par là que commençait sa technique vocale. La voix était pour elle un trésor qui doit être découvert. « Jamais envahissante, elle s’intéressait à l’humain et elle réussissait à ouvrir les gens. Elle prenait le bon et le mauvais », selon Marie-Josée Lord. Dans le même ordre d’idées, Monique Pagé affirme : « Elle entrait dans l’humain pour trouver là où ça vibrait en nous. »

Au chapitre de la technique vocale à proprement parler, Mme Cistellini était de l’école italienne : voyelles saines et pures, respiration et appui, masque, importance de la prononciation, émission vocale naturelle. « Elle croyait fermement qu’une technique solide est à la base de tout – combien de fois m’a-t-elle répété que le chant, c’était trois choses : respirer, appuyer et se détendre – mais elle croyait aussi beaucoup en la force de l’interprétation et du sentiment partagé », se souvient Marianne Fiset. Elle avait une oreille exceptionnelle et un grand instinct. « Elle avait le flair pour discerner les talents bruts et en faire des joyaux », affirme Karine Boucher. Par exemple, elle a dit à Monique Pagé qui étudiait alors en contrebasse : « Toi, tu es une chanteuse. Tu ne le sais pas encore, mais tu es une chanteuse ! » Quelques années plus tard, l’histoire recommence avec Marie-Josée Lord : « Tu n’es pas une pianiste, tu es une chanteuse », lui a-t-elle lancé. Elle avait bien raison. C’était une personne fière, mais qui n’avait rien à prouver : le succès de ses élèves parlait de lui-même.

Très généreuse et dévouée, elle ne comptait pas ses heures. Pas toujours ponctuelle, elle se donnait entièrement pendant les leçons de chant qui pouvaient durer 75 ou 90 minutes. La porte de son studio était toujours ouverte. Il régnait un esprit d’équipe dans son studio et les élèves assistaient régulièrement aux cours des autres et presque toujours à leurs concerts. Ils étaient fiers de faire partie de sa classe de chant. « Elle ne mettait pas de barrière entre elle et ses élèves, elle était très simple, très humble, raconte Claudine Côté. Elle était très investie, très maternelle, elle considérait ses élèves comme ses enfants spirituels. »

Deux fois par année, à Noël et à la fin de l’année scolaire, elle organisait chez elle, rue des Braves, des fêtes mémorables. M. Cistellini, son mari, faisait des pizzas pour tout le monde et servait des martinis; le vin coulait et, vers 23 h 30, Mme Cistellini s’installait au piano et sortait des partitions. Tout le monde chantait, plus personne n’avait peur des notes aiguës, les chanteurs fouillaient les partitions en se séparant les grands airs à interpréter. Il régnait une ambiance chaleureuse. « M. Cistellini parlait italien avec les élèves dans la cuisine, partageant la sagesse acquise pendant sa vie, sur l’Italie, sur l’opéra. On se sentait à la maison », confie Karine Boucher. C’était un événement attendu par tous.

Plusieurs de ses élèves ont affirmé n’avoir pas pu trouver d’autre professeur qu’elle; même après avoir débuté leurs carrières, elles revenaient la voir pour travailler des rôles et avoir des coachings vocaux. Au-delà de ses qualités comme professeure, elle devenait une maman pour ses élèves qui étaient d’ailleurs surnommés « les enfants poules ». Ce n’est pas surprenant, puisque Mme Cistellini les accompagnait et les soutenait dans toutes les étapes de leurs carrières. Elle ne manquait pas un récital, une apparition publique.

C’est avec une émotion palpable et la voix nouée que les cinq divas québécoises m’ont parlé de leur « maestra bien-aimée » qui leur manque tous les jours. « Elle avait une bonté infinie. C’est rare de rencontrer des gens comme ça, c’était vraiment un être d’exception », murmure Claudine Côté. « Elle continue à vivre dans chacune des voix qu’elle a aidé à construire », conclut Karine Boucher. Merci et bon repos, Mme Cis !

Au nom de toute l’équipe de La Scena Musicale, nous offrons nos plus sincères condoléances à tous ceux qui ont aimé Mme Martel-Cistellini, en particulier à ses filles Sofia et Christina et à son mari, M. Ennio Cistellini.

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