Jazz : Scènes d’hiver

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En février : DAME en fête au Gesù

Tout amateur de la scène des musiques expérimentales de chez nous connaît à coup sûr DAME, entreprise vouée à la mise en marché d’enregistrements de musiques dites actuelles. Sans tambour ni trompette, Distribution Ambiances Magnétiques Et cetera marquait ses 25 ans l’an dernier. Cependant, ne voulant pas que l’anniversaire passe inaperçu, elle choisit plutôt de le célébrer en cette nouvelle année. La grande fête aura donc lieu ce mois-ci, soit le jeudi 16, au Centre Gesù. Aux dires de Joane Hétu, fondatrice et directrice de cette maison, la soirée sera un véritable happening. « Nous envahissons l’endroit pour toute la soirée, soit de 19 h à 24 h, et je dis cela parce que les concerts se dérouleront tantôt dans le grand amphithéâtre, tantôt dans l’Espace Custeau en face et même dans le foyer. DAME sera sur place avec un mégakiosque de disques, ­occasion idéale pour nous de lancer une bonne dizaine de titres, dont trois sur une toute ­nouvelle étiquette appelée mikroclimat, dont les parutions seront offertes par téléchargement seulement. » (Voir fin d’article)

Joane Hétu

Joane Hétu

Pour ceux qui ne le savent pas, DAME est un prolongement de l’étiquette Ambiances Magnétiques, tout comme Productions SuperMusique, entité distincte uniquement responsable du volet concert. L’aventure débute en 1983 avec l’étiquette, un OSBL mis sur pied et géré par une poignée de musiciens expérimentaux. Deux ans plus tard, Joane Hétu se greffe à eux en tant que membre de la formation de femmes Wondeur Brass. Ressentant le besoin d’organiser les choses d’une manière plus efficace, elle met en place, six ans plus tard, le distributeur DAME, une société à but lucratif. L’étiquette profite d’une conjoncture particulièrement favorable durant les années 1990 par la mise en place de programmes publics de soutien à l’enregistrement appuyant les producteurs indépendants. De 24 titres en 1991, le catalogue d’Ambiances en compte maintenant près de 240, un exploit assez remarquable par rapport à son créneau, les musiques ­expérimentales. Peu à peu, d’autres étiquettes locales se joignent à l’écurie, entre autres, Malasertes, Monsieur Fauteux m’entendez-vous et, en musique contemporaine, la ­collection QB du quatuor Bozzini, voire des titres isolés de quelques maisons étrangères.

Toutefois, à l’arrivée de nouveau millénaire, des ombres se glissent au tableau. Déjà en 2000, une certaine fatigue s’instaure après dix ans de production soutenue, voire intense : Joane Hétu procède à une première réorganisation de l’entreprise. Depuis, l’avènement des musiques dématérialisées remet en cause le disque compact et, plus important encore chez nous, le programme des musiques spécialisées du gouvernement fédéral (la vache à lait des maisons de disques indépendantes) a été aboli par les Conservateurs, les distributeurs, comme DAME, subissant le contrecoup.

Devant un avenir incertain, Hétu avait décidé de se départir de la maison, mais n’ayant trouvé aucun preneur, elle se ravisa en ne gardant que la Collection QB… et Ambiances bien sûr, limitant les parutions de cette dernière à une cuvée de six titres par an.

Dans un portrait de cette musicienne et femme d’affaires affiché sur le site du Vivier, on souligne son engagement indéfectible pour toute forme d’expression artistique, si ­marginale soit-elle. « Joane se bat, s’accroche au dernier fil qui soutient encore l’industrie du disque. Déjà que cette industrie va mal pour Madonna, imaginez pour une maison de disque aussi spécialisée que DAME ! » Et de la citer dans ses propres mots : « On est vraiment dans une crise, c’est difficile à comprendre, mais je veux continuer à documenter cette musique, à la représenter et à soutenir des enregistrements… même si on a du mal à la vendre ! »

» Programme du concert : www.supermusique.qc.ca/fr/evenements/36401

En mars : Un invité de marque à l’U. De M.

Fidèle à une tradition établie depuis 2008, le big band de jazz de l’Université de Montréal couronne son année avec la venue d’un artiste de renommée ­internationale. En effet, le jeudi 23 mars, à la salle Claude-Champagne de la faculté de musique, cette grande formation et son chef attitré, le ­trompettiste Ron Di Lauro, partageront la scène avec le grand contrebassiste Dave Holland, certes l’une des plus grosses prises dans les annales de cette initiative.

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À 70 ans, cette éminence du jazz ­contemporain n’a plus besoin d’être présentée aux ­amateurs de la note bleue, ni aux habitués de notre grand festival qui l’a accueilli à maintes reprises par le passé, le mettant même à ­l’honneur de sa prestigieuse Série Invitation en 2011.

Issu des contrées industrielles du Royaume-Uni, Dave Holland s’est lancé jeune en musique, trouvant en elle une planche de salut hors des contraintes du milieu ouvrier. Des études de conservatoire à Londres ­s’ensuivent au milieu des années 1960, après quoi il fera son entrée sur la scène locale des nouvelles musiques expérimentales impro­visées. Dame Chance lui sourit lorsque Miles Davis le voit en spectacle un soir : le jeune musicien est informé par un intermédiaire que le trompettiste le convoque à New York pour une séance d’enregistrement. Point de non-retour, ce passage lui permettra de ­s’établir chez l’Oncle Sam, d’où il bâtira sa ­carrière, d’abord comme accompagnateur, puis comme chef de groupe et compositeur.

Pour sa visite montréalaise, ce gentleman toujours très British étalera tout son art, comme instrumentiste hors pair et comme compositeur à la signature musicale distinctive. Cette invitation, selon Di Lauro, est un peu le résultat d’un coup de hasard. « J’avais déjà quelqu’un d’autre en tête l’automne dernier lorsqu’un de mes étudiants me demanda si je connaissais la musique de Dave Holland et m’a remis un disque à écouter. J’ai été convaincu sur-le-champ, si bien que je l’ai contacté par courriel et, à ma grande satisfaction, non ­seulement était-il disponible, mais il s’est ­montré très coopératif. En passant, je pense que le fait de lui avoir dit que j’avais au moins douze bons solistes dans l’ensemble – et il est très fort cette année – a été un bon incitatif.  »

Holland, mentionnons-le, s’ajoute à un joli palmarès d’artistes accueillis ces dernières années, notamment des solistes comme Randy Brecker en 2015 ou Dave Liebman un an ­auparavant, voire la compositrice la plus célèbre du jazz contemporain, Maria Schneider, en 2011. Sans appui financier, cette initiative ­n’aurait pu se concrétiser et Di Lauro peut ­s’estimer chanceux de compter sur le mécénat de Sophie Desmarais, fille du défunt magnat de la presse et directrice de la fondation créée par ce dernier, laquelle a aussi appuyé la production de deux enregistrements de ­l’ensemble. Pour le concert, le chef offrira un programme étoffé d’au moins huit compositions de M. Holland, parues sur deux de ses disques. Amateurs de big band de jazz moderne, voilà un beau rendez-vous en perspective !

» Piste d’écoute : Overtime (Dave Holland Big Band) DARE2 Records, 2005.

Cuvée Ambiance 2017

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Arthur Bull, John Heward, Adam Linson
Trio
AM 229 CD, 40 min 2 s

Au premier coup d’œil, l’instrumentation de ce disque (guitare, basse, batterie) pourrait ­suggérer la formule emblématique de la musique rock : le Power Trio. Or, rien de tel dans cette rencontre totalement improvisée comprenant quatre plages. Pas ­d’effets de guitare tonitruante de M. Bull ni rythmes lourds du batteur Heward, la contrebasse de Linson résonnante, mais jamais pesante. Même dans ce contexte purement acoustique, l’intensité ne manque pas, les échanges étant parfois presque hyperactifs. Les purs et durs de la musique impro seront séduits, les inconditionnels du guitariste radical Derek Bailey aussi.

230_AM_supermusique boîtier_v24.10.inddEnsemble SuperMusique
Jeux de pistes
AM 230 CD, 50 min 24 s

Pour sa septième offrande, cette formation rassembleuse de la faune actuelle montréalaise (20 ­instrumentistes et quatre chanteurs) propose quatre ­morceaux, les deux derniers de membres attitrés (Danielle P. Roger et Jean Derome), les deux premiers de figures ­rattachées au milieu de la musique contempo­raine (John Rea, Malcolm Goldstein). Tantôt dépouillée et minimaliste (Rea, Roger), tantôt foisonnante (les autres), la musique provient d’un concert inscrit dans sa saison de ­spectacles de l’an dernier, laquelle était ­consacrée aux partitions graphiques. On salue du reste les bonnes notes explicatives de Roger, indispensable complément d’information pour apprécier le tout à sa juste mesure.

232_AM_britton boîtier_v24.10.inddEliot Britton, Architek Percussion
Metatron
AM 232 CD, 28 min 24 s

Nouvel arrivant chez Ambiances Magnétiques, Architek Percussion réunit   quatre ­percussionnistes de l’Université McGill et deux invités – les notes ne fournissant aucune information sur l’étendue de la collaboration de ces derniers. Au programme : une œuvre du compositeur Eliot Britton, qui donne son titre au disque. Jouée en continu, même si elle a été divisée en cinq plages, cette pièce est un ­amalgame de sons acoustiques, électroniques et des échantillons de vieux enregistrements, incluant même un de la voix  d’Ella Fitzgerald ! Fresque sonore, ou frasques sonores ?… À vous de décider, mélomanes.

 

Autres Titres

» Nous perçons les oreilles – Un idéal (AM 231 CD)
» Rémy Bélanger de Beauport – D’éclisses (AM 233 CD)
» Joker – Où est-il donc ce rêve? (AM 234 CD)

Collection QB

» Quatuor Bozzini – Christopher Butterfield: Trip (CQB 1719)
» André Hamel, La Nef – Les musiques d’Urnos (CQB 1720)

mikroclimat – Download only via Bandcamp:

» Dead Squirrels – Sound Pressure Exercises (MKR 101)
(Émilie Payeur, Alain Lefebvre, Philippe Vandal)
» Queen Mab 3 (MKR 102)
(Lori Freedman, Ig Henneman, Marilyn Lerner)
» Eguiluz Trio – Ontologies (MKR 103)
(Stéphane Diamantakou, Géraldine Eguiluz, Jean René)

téléchargement en ligne : mikroclimat.com

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A propos de l'auteur

Marc Chénard is a Montreal-based multilingual music journalist specialized in jazz and improvised music. In a career now spanning some 30 years, he has published a wide array of articles and essays, mainly in Canada, some in the United States and several in Europe (France, Belgium, Germany and Austria). He has travelled extensively to cover major festivals in cities as varied as Vancouver and Chicago, Paris and Berlin, Vienna and Copenhagen. He has been the jazz editor and a special features writer for La Scena Musicale since 2002; currently, he also contributes to Point of Departure, an American online journal devoted to creative musics. / / Marc Chénard est un journaliste multilingue de métier de Montréal spécialisé en jazz et en musiques improvisées. En plus de 30 ans de carrière, ses reportages, critiques et essais ont été publiés principalement au Canada, parfois aux États-Unis mais également dans plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne, Autriche). De plus, il a été invité à couvrir plusieurs festivals étrangers de renom, tant en Amérique (Vancouver, Chicago) que Outre-Atlantique (Paris, Berlin, Vienne et Copenhangue). Depuis 2012, il agit comme rédacteur atitré de la section jazz de La Scena Musicale; en 2013, il entame une collabortion auprès de la publication américaine Point of Departure, celle-ci dédiée aux musiques créatives de notre temps.

2 commentaires

  1. Mais bien le bonjour François!

    Mais quelle belle surprise que de savoir que tu es un de mes huit fidèles lecteurs!
    Dans ce métier, la règle veut qu’on reçoit du feedback quand quelqu’un loge une plainte, ce qui rend
    les compliments d’autant plus appréciés! À la revoyure un de ces jours…

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