La passion des amateurs

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Gilles Auger photo Louise Leblanc

Les lumières s’allument, vous êtes sur la scène de la basilique Notre-Dame de Montréal. Une salle comble, 2700 personnes. La fébrilité augmente si votre orchestre s’appelle I Medici di McGill. Vous vous dites peut-être, comme amateur : « Allons, bon. Soyons professionnels. » Mais voilà : qu’attend-on des ensembles amateurs ?

« Je n’aime pas le mot amateur », dit le maestro Gilles Auger, chef d’orchestre d’I Medici di McGill. « J’aime mieux parler de non professionnel ». En effet, près de la moitié des membres d’I Medici étudient ou travaillent en sciences de la santé, bien loin de la jungle musicale. Les ensembles amateurs sont chose commune : à Montréal, des chœurs amateurs permettent même de chanter de l’opéra, par exemple Opéra Immédiat ou Opera da Camera. De même, à Québec, on retrouve entre autres l’Orchestre symphonique de Lévis, orchestre de formation que maestro Auger dirige aussi.

Le mot amateur possède une connotation négative, mais la réalité est autre. À preuve, I Medici réussit à vendre environ 200 à 400 billets par production, à raison de trois concerts publics par saison. Ceci n’inclut pas les prestations spéciales, par exemple lors de congrès internationaux, comme celui de la Research Society on Alcoholism avec 1500 billets vendus. L’orchestre est complet, chaque pupitre est représenté sans difficulté.

L’approche de la musique est différente pour les ensembles non professionnels. D’entrée de jeu, Gilles Auger explique que les musiciens d’I Medici ne peuvent pas répéter aussi souvent. On se voit mal critiquer l’absence d’un urgentologue aux répétitions musicales. Tous doivent passer des auditions pour démontrer leur savoir-faire, mais leurs connaissances musicales ne sont pas toujours optimales. Leur éducation musicale constitue, pour la plupart, une activité parascolaire. Ainsi, maestro Auger adopte une approche plutôt pédagogique. « Avec les orchestres professionnels, je commence là où les orchestres non professionnels ont trouvé leur limite ». Par exemple, il pourra demander à des musiciens professionnels de décrire un phrasé par un qualificatif; mais devant des non professionnels, il devra le formuler lui-même.

Cette approche permet de bâtir et de faire évoluer un ensemble de A à Z. En comparaison, nul besoin de guider les professionnels, car ils ont déjà atteint un certain sommet et leur orchestre est déjà rodé. Maestro Auger trouve là un grand intérêt. Pas étonnant, donc, que l’Orchestre symphonique de Lévis soit un orchestre dit de formation et qu’I Medici soit composé en partie d’étudiants. Cette philosophie partage avec le projet social El Sistema, créé au Venezuela par José Antonio Abreu, les mêmes idées fondamentales, la formation musicale constituant la clé d’une réussite personnelle. Selon maestro Auger, l’accent est mis sur le bien-être procuré par le seul bonheur de jouer. Aucune compétition, la solidarité étant essentielle. Le chef d’orchestre s’inspire en outre de Leonard Bernstein, avec qui il a fait connaissance lors de ses études à Julliard et dont la philosophie musicale s’exprime dans son livre Joy of Music. Pour Gilles Auger, on doit transcender le code de la musique, le but étant « de faire vivre des instants de beauté et de bonheur ». On peut tolérer et même oublier les fausses notes si l’orchestre atteint cet objectif. Qu’il soit amateur ou non importe peu.

On sent une énergie nouvelle émanant des non professionnels. Sophie de Cruz, directrice musicale d’Opéra Immédiat, explique qu’ils ont « une effervescence, une volonté, une énergie sur scène; le résultat est différent par leur joie d’être sur scène ». Cette effervescence a attiré maestro Auger vers I Medici. La motivation des musiciens et musiciennes est multipliée par leur fierté d’avoir contribué à une expérience artistique bien différente de leur emploi régulier.

Aucune contradiction ici : le côté cartésien des sciences peut s’allier à l’aspect humain et émotionnel de la musique. La musique, avec ses notions de tempo et de mesure, est liée aux mathématiques et ainsi à la logique. Pour offrir une valeur ajoutée presque thérapeutique, certains des membres d’I Medici se regroupent et se produisent dans les établissements de santé. Carole Tremblay, psychologue participant à six chœurs non professionnels, explique que la musique agit sur la cohérence cardiaque; ainsi « les choristes ont tous la même fréquence cardiaque quand ils chantent ensemble, et tout le monde relaxe en même temps ». La musique a donc des effets bénéfiques sur la santé et les relations humaines. L’énergie palpable chez les membres d’I Medici prend fondement dans cette hypothèse et la passion pour l’esthétique.

Les membres sont aussi motivés à participer aux tâches administratives. Par exemple, les chanteurs et les chanteuses d’Opéra Immédiat vendent des billets. Mais l’investissement en temps et énergie demeure bénévole. De plus, I Medici, comme la plupart de ces ensembles, exige une cotisation et ses membres sont responsables des frais d’achat ou d’entretien de leur instrument. Ainsi, l’implication est une sorte de « loisir-travail », selon maestro Auger.

« Ce n’est pas une question d’être professionnel ou non. On doit tous être professionnels. Tu peux être le plus grand des amateurs, si tu travailles, tu auras été professionnel jusqu’au bout. On est amateurs, mais professionnels par notre attitude », affirme Geneviève Tessier, une alto d’Opéra Immédiat. Les ensembles, professionnels ou non, semblent donc égaux devant l’esthétique des sons comme but commun. Si le tout se déroule dans le plaisir, la qualité du jeu demeure la même. « Un orchestre heureux joue bien; un orchestre malheureux joue mal », dit Gilles Auger.


Prochains concerts d’I Medici : le 7 février (avec Byungchan Lee) et le 3 avril. www.imedici.mcgill.ca
Opéra Immédiat : L’Elisir d’Amore, les 9 et 10  avril. www.opera-immediat.com

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A propos de l'auteur

Travailleuse culturelle en rédaction, traduction et art lyrique. / Cultural worker focusing on writing, translation and lyric art.

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