Susan Platts: sur Mahler, ses mentors et l’education musicale

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Depuis des années, la mezzo canadienne (née en Grande-Bretagne) Susan Platts séduit le public du monde entier grâce à sa maîtrise de l’art vocal; son premier album solo de mélodies de Robert Schumann, Clara Schumann et Johannes Brahms lui a valu les éloges des critiques. Bien connue pour ses interprétations de Mahler, elle a enregistré en version intégrale et en concert Das Lied von der Erde et les Lieder eines fahrenden Gesellen. Elle a chanté Mahler avec les orchestres symphoniques de San Diego à Baltimore, de Toronto à Santa Barbara et les philharmoniques de Boston à New Mexico, Calgary et Cracovie, ainsi qu’avec l’Orchestre Métropolitain, l’orchestre de la Canadian Opera Company et, en Allemagne, la Staatskapelle Halle. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg; elle est en effet de plus en plus présente sur les scènes d’opéra, ayant interprété un très large répertoire allant de Dido and Aeneas à Nixon in China en ­passant par Wagner, Britten, Bellini, Bernstein et Gluck. Le National Post l’a baptisée « la prochaine Maureen Forrester » et elle a reçu des critiques élogieuses de journaux aussi prestigieux que le New York Times, le Washington Post et le Toronto Star.

J’ai réussi à joindre, de Montréal, Susan Platts dans sa maison de Chicago, alors qu’elle venait tout juste de donner deux concerts avec le Toronto Symphony Orchestra, sous la direction de Peter Oundjian, les jeudi et ­vendredi précédant notre conversation. Je n’ai jamais rencontré Susan Platts en ­personne. Je l’avais seulement entendue interpréter en concert au Roy Thomson Hall, en première, L’Aube, le nouveau cycle de mélodies pour mezzo-soprano et orchestre de Howard Shore; cela a été une grande soirée de création musicale. Platts a chanté avec une voix qui se distingue par sa richesse, une voix sombre et émouvante. Elle a interprété cette œuvre avec une force et un respect qui vous emportaient dès qu’elle a commencé à ­chanter. Son expérience de l’art de la mélodie est évidente tant elle est capable de communiquer chaque nuance du texte, tout en ­donnant l’impression de savourer chaque moment, y compris la prononciation des mots. Le cycle de Shore, une œuvre substantielle, a permis parfaitement à Platts de nous montrer la largesse de sa palette de couleurs et de dynamiques. Sa voix de poitrine résonnait sans effort dans toute la salle et sa ­tessiture dans les aigus était aussi chaude et éblouissante que dans les basses. Sa connexion avec le public était palpable. Pendant le Mahler, nous avons eu droit à une interprétation chaleureuse et invitante. La finale, Der Abschied, a été un des moments marquants du concert. Ce fut clairement une soirée de grande musique présentée par une artiste qui possède son art à fond.

A Tribute to Maureen Forrester a été ­présenté deux fois au Roy Thomson Hall, chaque soirée étant animée par le grand ténor canadien Ben Heppner. Ce spectacle se voulait une célébration émouvante de la vie et la carrière d’une des artistes vocales canadiennes de légende. Cette soirée comportait deux sujets éléments chers à Madame Forrester – des compositions canadiennes et Das Lied von der Erde de Mahler. Forrester a été présidente du Conseil des Arts du Canada de 1983 à 1988 et elle a alors soutenu avec ardeur la création de nouvelles œuvres ­canadiennes. Pendant cet hommage, on ­pouvait voir des extraits vidéo d’entrevues avec Maureen Forrester en tournée et des témoignages touchants sur son humour, sa grâce, son intelligence et son talent. C’était une leçon d’humilité de voir tout ce que Maureen Forrester a accompli dans sa vie. Depuis ses débuts à Montréal en passant par une carrière qui a duré des décennies et a ­favorisé un développement majeur de la musique canadienne, il était ­évident que Maureen Forrester devait être intronisée au Panthéon de la musique ­canadienne – un fait rare pour un artiste issu de la musique ­classique, comme l’a fait remarquer Ben Heppner.

« Quels ont été vos liens avec Maureen ? », ai-je demandé à Susan Platts, curieux ­d’apprendre le plus d’anecdotes possible sur cette légende. « Je crois que je l’ai rencontrée la première fois par le biais de Neil Crory, commence Platts. Nous avons eu quelques rencontres, elle et moi, et on a pris le thé ­plusieurs fois. » Platts se souvient de la ­générosité et de la gentillesse de Maureen Forrester. Elles ont travaillé ensemble des œuvres de Mahler, une des spécialités de Forrester. La contralto était devenue, au fil du temps, une amie et collègue appréciée du chef Bruno Walter, lequel avait été le protégé de Mahler. Platts se remémore un thé pris avec Forrester en écoutant un disque de Forrester dans les Rückert-Lieder : « Nous étions assises ensemble et, si elle ne pouvait se ­souvenir du nom de toutes les personnes avec lesquelles elle avait travaillé pour cet enregistrement, elle n’avait oublié aucune des paroles. Je l’ai vue chanter avec une telle ­émotion. Ce fut un moment très spécial. »

Comment en êtes-vous arrivée à L’Aube ? « Je ne suis pas sûre de ce qui est arrivé en premier, l’hommage à Maureen Forrester ou la commande de l’œuvre, mais cela a coïncidé parfaitement. » Le TSO avait pour projet le retour de Platts dans un programme combinant Mahler et la possibilité de la création mondiale d’une nouvelle œuvre. L’Aube était une commande du TSO qui devait être écrite par le compositeur canadien primé Howard Shore. « Je pense qu’il y avait d’autres chanteurs dans la course, explique Platts. On m’a dit que M. Shore voulait me parler, on a eu une conversation au téléphone et à la fin, il a dit : j’ai hâte de commencer à travailler avec vous. Alors je me suis dit : bon, ça doit vouloir dire que je suis engagée. »

Michael Schades, Susan Platts, Peter Ounjian, Toronto Symphony, Oct 19, 2017 Photo: Jag Gundu

Platts a rencontré Shore plusieurs fois pour répéter cette œuvre. Elle l’a mieux connu, ainsi que son épouse, lors d’un voyage professionnel à New York. « Nous sortions manger le soir et il racontait toutes sortes d’anecdotes de SNL. » (Shore a été le directeur musical de Saturday Night Live de 1975 à 1980.) « C’était un vrai plaisir de l’écouter », se remémore-t-elle et je pouvais la voir sourire au bout du fil. Travailler avec Shore a été « une combinaison parfaite, ajoute Platts, il a vraiment aimé ma contribution et je sentais qu’il comprenait bien ma voix ».

Le livret de L’Aube est l’œuvre de la ­poétesse Elizabeth Cotnoir, qui a souvent ­collaboré avec Shore. « J’ai trouvé cette pièce très accessible, explique Platts. C’est une réflexion très douce et touchante sur la terre et notre relation avec elle, qui arrive à évoquer les choses sans avoir à les mentionner spécifiquement. » Le sujet de ces poèmes se marie parfaitement avec les textes de Das Lied von der Erde de Mahler. « Il était si heureux d’entendre sa propre musique, dit Platts en ­parlant de sa première répétition pour Shore. Comme il doit venir recevoir l’Ordre du Canada, il va essayer de rester à Ottawa pour assister au concert. » Les répétitions avec l’Orchestre symphonique d’Ottawa commencent le lundi 20 novembre au Centre national des Arts. « C’est une œuvre exigeante, mais si je peux vous en parler après l’avoir chantée deux fois, j’ai vraiment hâte de recommencer à Ottawa », dit-elle en riant.

La représentation est un tour de force tant sur le plan dynamique que sur le plan ­mélodique. « Vous devez juste vous laisser aller et chanter, il faut faire confiance à sa technique. Surtout avec un morceau comme Der Abschied – le dernier mouvement du ­Mahler –, vous ne pouvez pas laisser des préoccupations techniques prendre le dessus. C’est la raison pour laquelle nous étudions. »

Au sujet des études, je lui ai posé des ­questions sur son éducation et sa formation musicale. « Justement, c’est intéressant. Voici : après le secondaire, je n’ai eu aucun entraînement ni diplôme officiels. »

Platts a commencé alors qu’elle était en 11e année à Victoria, en Colombie britannique, en chantant dans un chœur. Elle ne savait pas lire la musique, il n’y avait aucun ­musicien dans sa famille et l’éducation musicale n’était pas une priorité lorsqu’elle était enfant. On lui a conseillé de prendre des leçons privées, car elle avait une belle voix. « Je n’ai alors jamais pensé un seul instant que j’allais faire cela », confesse-t-elle. À l’adolescence, elle aimait dessiner et peindre et voulait étudier en design graphique. Mais voilà, il y a eu un déclic pendant ses leçons de chant et l’idée a germé en elle de s’inscrire au conservatoire de Victoria.

« Je pouvais faire un programme de deux ans, explique-t-elle, et, en option, choisir de ­continuer à l’Université de Victoria pour ­obtenir un diplôme. » Mais avant qu’elle commence, sa professeure de chant, Alexandra Browning-Moore, a quitté son poste au Conservatoire. « J’avais deux options : ou je continuais avec une nouvelle professeure de chant au Conservatoire ou je pouvais rester avec mon professeur et ­étudier avec elle dans le privé. Comme tout cela était nouveau pour moi et que je faisais de grands progrès avec Alexandra Browning-Moore, j’ai décidé de continuer avec elle. » Elle parle du grand ­soutien que lui ont apporté ses parents tout au long de ses études. « Ils m’ont fait confiance, ils savaient que j’étais une ­travailleuse. Ils m’ont dit : si c’est dans ça que tu veux mettre ton énergie, nous sommes avec toi. » C’est l’assurance de ce soutien qui a ­permis à Platts de suivre un plan de formation ­particulièrement exigeant.

Elle a donc continué à prendre des leçons privées, à étudier la théorie musicale, le piano et l’histoire tout en se concentrant sur le chant. « J’étais très disciplinée et j’étais une grosse bosseuse, donc cette voie particulière a vraiment marché avec moi. » Elle reconnaît qu’une telle approche aurait été vouée à l’échec sans une grande autodiscipline, ce qui a été le principal facteur de sa réussite. Finalement, environ un an plus tard, après avoir chanté en concert, elle a été approchée par un membre du public qui connaissait Jessye Norman et a parlé à Platts du nouveau programme Rolex Mentor and Protégé. Platts a soumis sa candidature et a tout de suite fait partie des quatre chanteurs (sur 26) sélectionnés pour chanter devant Norman. Ensuite, chacun a eu une entrevue avec ­l’immense artiste et Norman a choisi Platts. « Cela se passait en 2004, se souvient Platts, et nous sommes toujours restées en contact depuis. Nous nous voyons à l’occasion d’un cours ou pour aller manger ensemble, ou juste pour prendre de nos nouvelles. » Finalement, à force de travail et de détermination, Platts s’est construit une carrière qui s’étend aux quatre coins du globe et elle possède un ­répertoire impressionnant.

Le programme Rolex de mentorat ­artistique a donné à Platts l’occasion de commander une œuvre nouvelle pour mezzo-soprano et orchestre. Le morceau, intitulé Under the Watchful Sky, sur un livret inspiré des textes anciens chinois du Shi Jing (Livre des Odes), a été composé par le compositeur canadien Marjan Mozetich et créé en 2010 par l’Orchestre symphonique de Québec sous la direction de Yoav Talmi. Avec tout son bagage en création d’œuvres nouvelles et son expérience de Mahler, Platts était toute désignée pour rendre hommage à une chanteuse qui a combiné ces deux aspects tout au long de son illustre carrière. « Cela allait de soi, n’est-ce pas ? » ajoute Platts pendant que nous continuons de parler de la passion de Maureen Forrester pour la création musicale. « Je pense qu’elle aurait vraiment aimé le programme. »

Platts a continué ses études privées avec Norman et son coach Alan Darling à Chicago tout en développant sa carrière et elle me fait remarquer au passage que les chanteurs sont toujours en train d’étudier quelque chose. « On n’arrête jamais, vous savez. On est ­toujours en train de lire ou d’étudier. »

« Ce que je fais doit probablement être bon, ajoute-t-elle en riant, puisque je le fais encore après 24 ans. » C’est peu dire, lorsqu’on voit son emploi du temps des prochaines saisons. Aucun ralentissement à l’horizon !

À venir : Platts chantera le Dream of Gerontius d’Elgar avec le Vancouver Symphony Orchestra (4 et 6 novembre); elle reprendra le spectacle A Tribute to Maureen Forrester avec l’Orchestre symphonique d’Ottawa (19 novembre); le Messie au Centre national des Arts (22 décembre); et, avec le Colorado Springs Philharmonic, Jeremiah de Bernstein et les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler (27 et 28 janvier).
www.vancouversymphony.ca
www.ottawasymphony.com
www.nac-cna.ca
www.susanplatts.com

Gregory Finney is a regular contributor of ­Schmopera.com

Traduit par Brigitte Objois

 

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