Roscoe Mitchell : Les différents états des sons

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Roscoe Mitchell & The Montreal-Toronto Art Orchestra
Samedi 15 octobre 2016,
Le Gesù, Centre de Créativité, Montréal
Concert de clôture de l’Off Festival de Jazz de Montréal

La scène du Théâtre du Gesù était passablement bien remplie : des cordes, des bois, des cuivres, un piano, deux batteries, un vibraphone… Pour peu, on se croyait à un concert de la SMCQ ! Et pour cause, puisque cet ensemble hétéroclite et hors norme évoque non seulement les débordements de certains compositeurs de notre temps, mais fait place à une esthétique complexe et expérimentale. Pourtant, ce n’en était pas un concert d’un organisme de musique contemporaine mais bien l’événement de clôture de l’OFF Festival de Jazz de Montréal (OFJM) !

Le maître d’œuvre de cette méga-production était Roscoe Mitchell : à la fois compositeur, improvisateur et saxophoniste à la feuille de route bien remplie, il est également un des pères fondateurs de l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) ainsi que du légendaire Art Ensemble of Chicago. L’orchestre canadien, quant à lui, a été mis sur pied tout spécialement pour ce projet. Cette grande formation, le Montréal-Toronto Art Orchestra, comportait dix musiciens de Montréal et autant de Toronto, incluant un chef d’orchestre (quoi qu’un autre participant pressenti, le guitariste Ken Aldcroft, manqua à l’appel en raison de sa mort subite trois semaines avant l’événement).

D’emblée, cette production n’aurait certainement pas déplût au public de la musique contemporaine. Présenté en première à Montréal le 15 octobre dernier, l’ensemble au grand complet s’est ensuite rendu à Toronto le lendemain pour deux jours, d’abord pour un concert parrainé par la Music Gallery (organisme de diffusion de musiques nouvelles de cette ville), puis une séance d’enregistrement en studio qui fera l’objet d’un disque à paraître sur une étiquette de cette ville, la date de sortie restant encore à déterminer.

Ce projet, qui a de quoi impressionner par sa seule envergure, suscite l’intérêt. La démarche y est aussi étonnante que fascinante. La musique entendue ce soir-là se situait dans le prolongement de pièces complètement improvisées, enregistrées d’abord et publiées sur deux disques au nom du saxophoniste. Celles-ci ont ensuite été transcrites pour générer un nouveau matériel musical – une nouvelle matière première qui a été orchestrée, agencée et développée, voire composée et recomposée, puis consignée sur des partitions à peu près toutes écrites.

Autant pour les musiciens, tous jazzmen et improvisateurs, que pour lʼamateur de la note bleue, la démarche avait de quoi étonner, sinon détonner. Les musiciens, pour leur part, ont dû se mesurer à une grosse tâche par la seule quantité et complexité de la musique écrite sur leur lutrins, du moins en proportion aux espaces ouverts laissés à l’improvisation – et il y en avait de tels espaces prévus dans ces œuvres « écrites ». Roscoe Mitchell, faut-il le souligner, n’est pas un jazzman classique, mais un créateur tentaculaire, protéiforme, qui touche à tout au gré de ses inspirations.

Quant au résultat musical, on peine à vouloir décrire la chose en un mot : fascinant… expérimental… brillant… déroutant… Il faudrait fort probablement plusieurs écoutes pour vraiment pénétrer cette pensée musicale extrême. (Dieu merci, le tout sera éventuellement disponible sur disque.) Mais après une bonne heure et demie, entracte inclus, on était sous le choc du concert, désorienté, les repères étant égarés, voire carrément éclatés !

Le son comme matière était clairement au cœur de cette expérimentation. L’analogie avec la musique d’Edgard Varèse et de Helmut Lachenmann est résolument pertinente ici. L’esthétique rappelait aussi une certaine avant-garde d’après-guerre, tant du côté de la musique contemporaine (Boulez, Stockhausen…) que du côté d’un free jazz très extatique (Albert Ayler, Muhal Richard Abrams…). Seule la pièce Splatter détonna un peu dans le programme, vu sa construction plus simple et directe, son inspiration plus traditionnelle que les autres morceaux. Trois plans clairs se succédaient : le premier, qui mettait en jeu les cuivres graves, se déployait sur un funk urbain au groove solide; le second, entonné par les bois, rappelait une sorte de fanfare à la Chostakovitch; le dernier évoquait une ambiance sonore plus abstraite et texturale, fort possiblement improvisée, laquelle exposait l’auditeur au risque de croire quʼun passage était improvisé alors qu’il était en réalité écrit !

La liberté artistique est ici incroyablement assumée, ce qui est tout à l’honneur de M. Mitchell, car il nous a fait preuve d’une leçon d’intégrité des plus vénérables. Néanmoins, le résultat exigeait beaucoup de l’auditeur, peut-être un peu trop. La première partie du concert avait su bien équilibrer les tendances dʼexploration sonore pure et dure et l’usage de musiques qui nous font vibrer dʼune manière plus viscérale; la seconde partie en revanche s’est révélée beaucoup plus aride, hermétique même.

Bien qu’exigeante, cette prestation aurait sûrement été accueillie comme un événement de premier plan dans le petit monde des musiques dites savantes. En contrepartie, il marque un jalon assurément important dans l’histoire de l’OFJM qui diffusait une production de haut calibre, aussi innovante que spectaculaire ! Doit-on vous le dire, on a hâte de se replonger dans un tel univers par l’écoute éventuelle du disque, si ce n’est que de jouir plus facilement, et avec parcimonie peut-être, de cette fontaine de jouvence créatrice !

» À lire également : « Roscoe Mitchell – Composer avec le Moment » LSM 22-3, novembre 2016.

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A propos de l'auteur

Éric Champagne is an up and coming musician based in Montreal who is currently composer in residence at the Chapelle historique du Bon-Pasteur, a municipally-run performance space. When not writing music, he also writes about it, chiefly as a record reviewer for La Scena Musicale. // Éric Champagne est un jeune compositeur montréalais actuellement en résidence à la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Il est également collaborateur régulier pour La Scena Musicale, notamment comme critique de disques.

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