Magda, légende de l’opéra

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1e partie

Dans les années 60, au moment où Maria Callas et Renata Tebaldi, les deux grandes sopranos de l’époque, brûlaient encore les planches, j’ai eu le bonheur – même si elles avaient atteint leur apogée – de voir l’une et l’autre sur scène. Ces deux divas, grâce aux vinyles, nous avaient déjà laissé de fabuleux témoignages gravés au sommet de leur carrière. Ces enregistrements mémorables, tout en faisant le bonheur des fans, les dressaient en deux clans rivaux impitoyables. À cette époque, j’avais dans mon entourage, entre autres, le callassien Georges Nicholson et le tébaldien Michel Beaulac. Chacun dans sa tranchée défendait fermement les mérites de son idole. Le premier vantait le jeu théâtral et les prouesses vocales de la Callas, le second admirait la beauté vocale et physique de la Tebaldi., et moi préférant la voix angélique de l’une et l’intelligence scénique de l’autre, je n’avais pas vraiment encore trouvé l’interprète qui me satisfasse pleinement.

Notre petit cénacle d’aficionados nouvellement adepte de représentations “live” cherchait par tous les moyens à s’en procurer. Un jour, je rencontre un vrai collectionneur d’enregistrements « pirates », John Codner, qui me lance: « You, who collects Tebaldi and Callas, have you ever heard of Magda Olivero? » Je lui répondis que non. Ce à quoi il ajoute : « Then brace yourself and listen to this voice. » Dès le premier air, In quelle trine morbide de Manon Lescaut de Puccini, j’ai été tout de suite séduit par la beauté du phrasé et l’aisance avec laquelle la voix pouvait filer de sublimes pianissimi. Son interprétation chargée d’émotion donnait à cet air une volupté, une intensité, une sérénité, bref une authenticité que je n’avais trouvée chez aucune autre soprano.

La suite de ce concert enregistré à Amsterdam en 1964 n’a fait que confirmer mon enthousiasme. J’étais conquis et tellement emballé que le lendemain, je décide de téléphoner à Magda Olivero. Je tente ma chance et j’appelle la standardiste de Milan et lui demande le numéro de téléphone de Magda Olivero. Elle le trouve sans problème et le signale pour moi.

Pronto  ? – Madame Olivero ?  – Oui, me répond-elle en français.

Ému de l’entendre au bout du fil, hésitant un peu, je lui déclare ma profonde admiration et lui demande si elle prévoit chanter prochainement en Amérique. Elle me répond qu’elle a été engagée pour chanter Adriana Lecouvreur de Cilèa dans trois mois à Hartford au Connecticut. Réjoui de la nouvelle, je lui dis que je serai là et elle d’ajouter gentiment : « Ce sera un plaisir ».

Le 18 octobre 1969, je suis là, assis dans l’immense salle du Bushnell Memorial Auditorium, attendant le lever de rideau sur le premier acte. Dès son entrée, Adriana doit chanter le fameux Io son l’umile ancella. Encore belle et élégante dans son costume de sérail, la tragédienne, d’une voix grave et sonore, captive la salle aux premières paroles du récitatif. Puis elle devient l’humble servante du génie créateur et termine le grand air sur une note filée à peine audible qu’elle nourrit, crescendo, en un très long fortissimo d’une puissance telle et si inattendue que toute la salle se lève électrisée, stupéfiée. La voix est éclatante et elle, resplendissante. Magda Olivero avait alors 59 ans.

Née le 25 mars 1910 à Saluzzo, un petit village dans le nord de l’Italie, Maria Maddalena Olivero a commencé à chanter à l’âge de 2 ans. Âgée de 8 ans seulement, elle chantait déjà les grands airs de Manon Lescaut et de La Wally et, avant même d’avoir atteint sa 24e année, elle avait fait ses débuts à La Scala. Les ténors avec qui elle a partagé la scène pendant sa très longue carrière englobent trois générations : au cours des années 30 et 40, Gigli, Pertile, Schipa; durant les années 50 et 60, Tagliavini, Di Stefano, Bergonzi, Del Monaco, Kraus et Corelli; et au cours des années 70, Domingo et Pavarotti, le premier dans Adriana Lecouvreur et Manon Lescaut, le second dans Tosca.

Magda Olivero et Denis Robert, Solda, 1990

À Rome en 1939, Magda Olivero incarne pour la première fois Adriana auprès du célèbre ténor Beniamino Gigli. Il a 49 ans, elle en a 29. Au mois d’août 1950, Cilèa, l’auteur d’Adriana Lecouvreur, supplie Magda de lui accorder une ultime faveur avant de mourir : le plaisir de la revoir dans le rôle de la grande tragédienne, car pour lui, Magda est la seule interprète qui ait su aller au-delà de ce qu’il avait écrit. En acceptant, elle mettait fin à 10 ans de silence et lançait ce qui allait être une seconde carrière de 30 ans. Durant sa vie, Magda aura incarné Adriana plus que toute autre soprano. Elle a chanté le rôle 13 ans avant Tebaldi et, curieusement, elle a fait ses débuts en Amérique à Dallas en 1967 dans la Medea de Cherubini 14 ans après Callas et dans la même production.

Au cours de sa double carrière, elle a donné près de 1200 représentations de plus de 80 rôles dont une vingtaine de créations, du jamais vu dans les annales de l’opéra. Callas : 49 rôles! Tebaldi : 45 rôles! Elle prêtera sa voix à des personnages aussi variés que Violetta, Gilda, Francesca, Fedora, Santuzza, Wally, Iris, le deux Marguerite (Gounod et Boito), la Manon de Massenet, Charlotte dans Werther, Elsa dans Lohengrin, la Comtesse dans La Dame de pique, Kostelnička dans Jenůfa, la femme dans La Voix humaine de Poulenc et toutes les grandes héroïnes de Puccini : Manon, Mimi, Tosca, Cio-Cio San, Minnie, Giorgetta, Suor Angelica, Lauretta et Liù. Le 4 novembre 1991, Magda Olivero, âgée de 81 ans, donne à Milan un récital d’adieux devant un public profondément ému, composé de mélomanes et d’amis; parmi eux, Renata Tebaldi que j’ai entendue murmurer après le récital : « È una grande lezione di canto. »

En première page de son livre Divines et Divas paru en 1989, Philippe Godefroid rend un brillant hommage à Magda Olivero. « Ce livre abonde, par vocation, en destins exceptionnels, en performances uniques… Aussi aimerait-on, pour son regard encore neuf, écrire que Magda Olivero fut la plus grande actrice lyrique du siècle. »

Comment expliquer qu’après avoir été autant acclamée et adulée par les cognoscenti comme une légende de son vivant, une artiste de cette envergure ne soit pas plus connue ? Et pourquoi n’a-t-elle pas fait plus d’enregistrements ? Serait-ce à cause d’une personnalité plutôt réservée qui l’aurait incitée à se tenir loin des feux de la rampe une fois le spectacle terminé ? Serait-ce son retrait de 10 ans de la scène juste au moment où sa carrière prenait son essor ? Ou son retour discret à la scène quand deux jeunes et ambitieuses divas, Callas et Tebaldi, se disputaient La Scala ? Est-ce dû au fait qu’au début de cette seconde carrière, elle n’ait pas senti le besoin d’avoir recours à un imprésario qui aurait pu lui assurer une carrière internationale ? Après avoir discuté avec elle ces diverses hypothèses, elle me répondit : « Toutes sont valables et elles ont certainement contribué à influencer ma vie artistique, mais avant tout, mon rôle a été de chanter peu importe où, peu importe pour qui. J’ai toujours, dans les moments importants de ma vie, écouté cette petite voix intérieure qui me répétait “tu dois chanter, tu dois chanter” et toujours j’ai obéi avec amour et humilité. »

Lisez la 2e partie: Magda Olivero – La Verissima

Pour ceux qui seraient intéressés à entendre Magda Olivero dans des airs d’opéra, taper sur Google: YouTube, The Magda Olivero Archives, 1969 San Jacopino Concert.

« J’ai toujours, dans les moments importants de ma vie, écouté cette petite voix intérieure qui me répétait “tu dois chanter, tu dois chanter” et toujours j’ai obéi avec amour et humilité. »

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