« Le Big Band jazz avec Chris Potter » : la science étalée d’un jazzman virtuose

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par Arnaud G. Veydarier

Forts du succès de leur collaboration  en 2017 avec le légendaire contrebassiste Dave Holland, les musiciens du Big Band de l’Université de Montréal ont donné rendez-vous cette année au saxophoniste et compositeur Chris Potter pour un concert le 21 mars dernier à la salle Claude-Champagne. Musicien au talent précoce et à la technique époustouflante, Potter sillonne très jeune les clubs jazz de la Caroline du Sud avant de partager la scène avec de nombreux musiciens de renoms tels que Red Rodney, Pat Metheney, Paul Motian et Joe Lovano. En trente ans de carrière, le saxophoniste participe à l’enregistrement de plus d’une centaine d’albums, dont une vingtaine à titre de leader. Les nombreuses distinctions qu’il remporte au fil des ans cimentent une carrière qui s’inscrit dans le sillage de légendaires praticiens tels que Joe Henderson et Michael Brecker. Fidèle à sa réputation, Potter a livré une performance à la hauteur des attentes aux côtés d’un orchestre habilement dirigé par Ron Di Lauro.

C’est devant un parterre de spectateurs visiblement conquis d’avance que l’orchestre entame un programme constitué de huit morceaux entièrement écrits par Potter. En partie extraites de son album Transatlantic (Red Dot Music, 2011), les compositions révèlent une écriture résolument moderne et éclectique, de toute évidence tributaire des nombreuses influences de Potter. Dès les premières notes, Potter étale toute la richesse de son vocabulaire en improvisant sur un ostinato mélodique évoquant le pentatonisme des musiques traditionnelles d’Afrique, pour ensuite faire place à de sinueuses mélodies angulaires. À travers cette proposition musicale hétéroclite transparait rapidement une ligne directrice claire qui atteste de la maturité de la vision artistique de Potter :  les changements de registre s’effectuent sans heurt, invitant l’auditeur à pénétrer un univers musical cohérent et éminemment singulier. Ce foisonnement organisé trouve également écho au sein des enchaînements harmoniques qui, malgré leur apparente complexité, demeurent étonnamment digestes et contribuent à structurer les différentes sections des pièces.

Malgré quelques anicroches, dont un manque d’énergie au début du concert, la soirée se déroule généralement bien pour les musiciens du big band qui ont offert au saxophoniste invité une solide répartie. On aurait cependant espéré davantage d’interventions de la part des solistes d’un big band dont le rôle s’est trop souvent limité à celui d’accompagner Potter dans ses fulgurantes envolées mélodiques. Pourtant habitué à l’écriture pour grand ensemble – notamment avec son projet Underground Orchestra –, le big bang semble généralement relégué au second plan. Si la mise en valeur des solistes fait historiquement partie du jazz, cette dynamique persiste tout au long de la soirée alors que le saxophoniste étale sans retenue son savoir-faire, pour le plus grand bonheur des amateurs de haute voltige. Les arrangements sont quant à eux généralement réussis et donnent lieu à d’intéressants jeux de textures qui rappellent par moment le travail de Kenny Wheeler. On observe également de multiples interactions entre les différentes sections qui dynamisent et enrichissent les arrangements, rompant ainsi avec la monotonie d’une écriture strictement homorythmique.

Si les qualités formelles des œuvres sont indéniables et la science de Potter évidente, les compositions prennent parfois l’apparence d’un exercice de style bien ficelé, mais fade. En effet, l’esthétique léchée étouffe par moment la spontanéité d’une proposition musicale dont la rigidité formelle semble maintenir le matériau musical dans un état de stase. C’est plutôt à travers ses improvisations que Potter insuffle la vie à ses œuvres : la précision du doigté, l’articulation des lignes, le phrasé sophistiqué, l’aisance rythmique et un flot continu d’idées neuves font du saxophoniste un improvisateur hors pair hors pair qui tient la barre aussi haute que toutes les grandes éminences historiques du jazz, Coltrane et Parker en tête de liste. La capacité à imaginer et employer un vocabulaire musical moderne et complexe à la fois tout en absorbant la musique de ses prédécesseurs fait de Potter un des jazzmen les plus doués de sa génération. Si Potter peut parfois être accusé de pécher par excès, son univers musical atteste néanmoins d’une forte conscience historique qui renvoie aux origines mêmes du jazz – le blues – et remonte méticuleusement le fil de la grande tradition musicale afro-américaine : rhythm n’ blues, soul, funk, rock et musiques folkloriques, les couleurs sont nombreuses.

Somme toute, il s’agit d’un autre succès pour les musiciens du Big Band de l’Université de Montréal et leur chef. Rendus possibles grâce au fonds d’investissement mis en place par Sophie Desmarais, ces concerts collaboratifs constituent une incroyable opportunité pour les musiciens de vivre une expérience de scène aux côtés de figures de proue de la scène internationale du jazz. Instaurée depuis déjà plus de dix ans , cette formule a permis à l’ensemble d’acquérir un niveau et une notoriété grandissante au fil des saisons. On nous apprend enfin que dès l’année scolaire prochaine, l’orchestre accueillera un soliste invité de marque par session et non un seul à l’hiver, comme cela a été le cas depuis les tous débuts. L’identité du prochain invité devrait être dévoilée prochainement.

 

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