Julien Bilodeau : À propos d’Another Brick in the Wall

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La production de l’Opéra de Montréal d’Another Brick in the Wall, inspiré de ­l’album culte de Pink Floyd, est sans contredit l’événement artistique le plus attendu de l’année. Le compositeur Julien Bilodeau, à qui l’on a confié le défi colossal de transformer l’œuvre de Roger Waters en opéra, nous parle de sa démarche.

Diplômé du Conservatoire de musique de Montréal, Julien Bilodeau a perfectionné son art à Paris et à Francfort et recevait en 2006 le prix Robert Flemming du Conseil des arts du Canada, remis au compositeur jugé le plus ­prometteur. Depuis, il a composé des œuvres commandées par l’Orchestre symphonique de Montréal, I Musici, l’Orchestre de la Francophonie et le Trio Fibonacci, entre autres. La transformation de The Wall en opéra est la commande la plus importante qu’il ait jamais reçue. Il y a travaillé de dix-huit à vingt mois.

« Ce projet n’est pas strictement personnel sur le plan esthétique, dit Julien Bilodeau. Il y a des contraintes. J’ai composé de la musique plus avant-gardiste que ce que j’ai fait pour cet opéra, bien qu’on y retrouve ma touche orchestrale. Ça n’aurait pas eu de sens de se lancer dans une recherche esthétique de langage avec un sujet comme celui-là, avec la charge ­historique que The Wall possède. »

En effet, composer à partir d’une œuvre aussi célèbre comporte sa part de stress. La pression et les attentes sont grandes, de la part tant des admirateurs de Pink Floyd que des férus de chant lyrique ou de musique ­nouvelle, mais le compositeur a pris la chose avec pragmatisme. Dès le départ, sa référence a été l’avis de Roger Waters.

« Il y a tellement de gens qui ont des ­expériences personnelles en lien avec cette œuvre qu’il est impossible de les embrasser toutes, dit-il. Tout le monde a ses opinions sur Pink Floyd, moi-même j’en ai. J’étais très enthousiaste en me lançant dans ce projet, parce que j’aime cette musique, mais il ne me serait jamais passé par la tête de le faire sans avoir l’approbation de Roger Waters. Après avoir réalisé des esquisses, je lui ai rendu visite. J’avais deux pièces, une dizaine de minutes de musique en tout. C’était un test, façon “ça passe ou ça casse’’. Il a écouté sans dire un mot. J’ai vu qu’il avait été touché. Il a juste dit : “You got it.’’ Du moment que j’avais son approbation, je me suis dit que ce serait mon point de repère. Je l’ai revu trois fois et ce fut toujours avec beaucoup d’émotion. Il m’encourageait à aller plus loin, cela me ­donnait plus de liberté. »

Avant même d’écrire une note, il fallait réfléchir à la structure pour que tout se tienne. « Il y a eu cinq à six mois de brouillons et ensuite, douze mois à vraiment composer. Le gros défi, c’était que j’avais peut-être vingt pages de texte seulement pour faire un opéra de deux heures, et presque aucun dialogue. Ce sont des textes poétiques, réflexifs. Cela a fait en sorte que les chœurs ont pris une énorme importance, ils sont très présents. Cela va bien avec le texte. Le chœur est devenu un personnage, il est presque devenu le mur. »

Les spectateurs qui iront voir Another Brick in the Wall pourront certes reconnaître, en filigrane, des liens avec les chansons qu’ils connaissent, mais il s’agit bel et bien d’une œuvre nouvelle. Le compositeur s’est plongé dans le matériau musical de base pour se ­l’approprier et créer autre chose.

« Je compare cela à l’idée de n’importe quel compositeur dans l’histoire qui prend un matériel musical déjà existant et qui en fait une œuvre nouvelle, comme Mahler avec Frère Jacques ou d’autres compositeurs qui ont travaillé avec des folklores. Un compositeur prend des thèmes, des motifs et joue avec pour ouvrir des portes et les mener dans d’autres univers, mais connaît aussi les portes pour revenir au point de départ. La ligne ­d’horizon est la musique d’origine, on peut s’envoler ou plonger, mais on y revient ­toujours. Il y a donc un lien avec l’original qu’il était important de conserver, mais ce n’est pas un simple arrangement. C’est un véritable opéra. Pour servir les voix lyriques, je n’avais pas le choix de me détourner de ce qui appartient au rock. J’ai pris les idées musicales et je les ai transformées pour les amener dans un univers lyrique. »

Étienne Dupuis, Photo: Yan Bleney

Étienne Dupuis, Photo: Yan Bleney

Parmi ses influences musicales, Julien Bilodeau cite les minimalistes américains et le Français Pascal Dusapin. Sur le plan de ­l’instrumentation, l’une des singularités est la présence d’un synthétiseur au sein de ­l’orchestre.

« Il joue un rôle d’orchestrateur. L’idée n’est pas tant de reconnaître l’instrument en tant que tel, mais de lui faire produire des sons qui vont créer des alliages avec l’orchestration afin que ce qui sort parfois de la fosse ne soit pas complètement identifiable. Il modifie le son de l’orchestre par des alliages électroniques pour lui donner des saveurs ­particulières, mais ces effets sont utilisés avec parcimonie. J’utilise aussi beaucoup de sons présents sur l’album original auxquels on a eu accès, comme des sons de voitures, de bébés, de téléphone, de voix, que j’intègre parce qu’ils s’insèrent dans la dramaturgie. L’orchestration est influencée par la sonorité du rock, comme des effets de décalage ou de réverbération, mais qui sont écrits. »

Le rôle principal, celui de Pink, a été confié au baryton Étienne Dupuis. La distribution comprend également Jean-Michel Richer (le père), France Bellemare (la mère), Caroline Bleau (la femme), Stéphanie Pothier (Vera Lynn), Dominic Lorange (le professeur), Marcel Beaulieu (le juge/le médecin) et Cairan Ryan (le procureur). Alain Trudel dirigera l’Orchestre Métropolitain. La mise en scène est signée Dominic Champagne.


Du 11 au 27 mars, salle Wilfrid-Pelletier. ­www.operademontreal.com

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