Rolston String Quartet : des aventuriers élégants

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Les membres du Quatuor Rolston surfent actuellement sur la vague qui les porte depuis septembre 2016, lorsqu’ils ont remporté la 12e édition du Concours international de quatuor à cordes de Banff. Ce prix les a propulsés dans une carrière professionnelle prometteuse due, en partie, au soutien qu’ils ont reçu du Centre de Banff, qui organise ce concours international triennal.

Lors d’un entretien qu’il nous a accordé de son bureau à la Glenn Gould School de Toronto, où est né le Quatuor Rolston, Barry Shiffman, directeur général du CIQCB, souligne quelques-uns des avantages collatéraux dont bénéficient les lauréats du CIQCB. Trois des quatre membres actuels du Rolston – Luri Lee (premier violon), Hezekiah Leung (alto) et Jonathan Lo (violoncelle) – étudiaient à l’école Gould cette année-là. Et si Leung n’avait pas décidé, pendant ses études à Gould, de changer du violon à l’alto, il aurait pu ne pas rencontrer les deux autres musiciens.

Un premier prix au CIQCB comprend un plan de développement de carrière sur trois ans, avec une douzaine de concerts en Europe et en Amérique du Nord. Le quatuor a donné 13 concerts en Allemagne au début de cette année, et Shiffman précise qu’au moins 35 représentations sont déjà prévues entre mai 2017 et mai 2018, le tout commençant par une série de trois concerts au Spoleto Festival à Charleston, en Caroline du Sud, à la fin du mois de mai. Puis le quatuor jouera au Festival de musique de chambre de Montréal le 8 juin, ainsi qu’à Toronto et Ottawa, avant de retourner en Europe pour quatre concerts, dont un à la salle Haydn au palais Esterházy, le lieu même où Joseph Haydn a écrit plusieurs de ses quatuors pour cordes si novateurs.

« Notre travail consiste à utiliser nos contacts et notre réputation pour obtenir une première invitation à nos gagnants, en espérant qu’ils seront réinvités par la suite », explique Shiffman. Le CIQCB finance les coûts des voyages, garantit les recettes pour chaque concert et couvre toutes les dépenses pendant la tournée.

The Rolston String Quartet, winners of the Banff International String Quartet Competition, Photo: Rita Taylor

The Rolston String Quartet, winners of the Banff International String Quartet Competition, Photo: Rita Taylor

Mentorat à Rice

Après avoir complété leur programme de boursiers à Toronto, les Rolston, alors avec le second violon d’origine, ont passé l’été à Banff avant de rejoindre la Shepherd School of Music de la Rice University à Houston pour des études supérieures plus poussées. Cette école a été une pépinière pour plusieurs participants au CIQCB, dont le Dover Quartet, gagnant du concours en 2013. C’est pendant cette première année à Rice que le groupe a remplacé le second violon par Jeffery Dryda. Ce changement a conduit les Rolston à passer une troisième année en résidence à la maîtrise, dont ils sont sortis diplômés en mai.

À Rice, le quatuor a eu comme mentors trois professeurs et interprètes de musique de chambre chevronnés : James Dunham, Kenneth Goldsmith et Norman Fischer. Les trois musiciens ont guidé les jeunes musiciens déjà accomplis dans l’art de jouer dans un quatuor à cordes à partir de plusieurs perspectives.

Dunham, anciennement violoniste au sein du Sequoia Quartet et du Cleveland Quartet, explique qu’un des objectifs était d’aider les Rolston à trouver le difficile équilibre entre le déploiement de sa propre individualité et le façonnement d’un son uni. Il a demandé aux jeunes interprètes de se poser les questions suivantes : « Comment pouvez-vous vous exprimer sans perdre l’unicité et la totalité de l’ensemble ? Cependant, si vous arrivez à une perfection d’ensemble, par quoi serez-vous personnellement inspiré ? Cependant, si vous êtes très inspirés, mais que c’est confus, qui aura envie de vous écouter ? »

Le violoncelliste Norman Fischer, ancien du Concord Quartet et spécialiste de la musique contemporaine, explique comment, à la Rice University, les Rolston ont trouvé une façon plus profonde d’écouter. Ils ont développé « la capacité d’écouter des sons de façon très spécifique, la capacité d’entendre tout ce qui est en train de se passer avec les interprètes autour de soi, d’anticiper les changements dans la musique, mais aussi d’anticiper les changements faits par un autre membre et d’y répondre rapidement. C’est un entraînement perceptuel très compliqué. »

Les Rolston n’ont pas encore développé un répertoire contemporain, mais Fischer a pu constater leur potentiel dans ce domaine pendant les épreuves du Concours de Banff. Il a qualifié leurs interprétation du Quatuor no 1 de Zosha Di Castri de « spectaculaire » et a émis l’opinion qu’ils devaient insuffler la créativité mise dans cette œuvre contemporaine complexe dans leur interprétation de Beethoven et Mendelssohn.

« Il y a un certain degré de créativité où l’on doit toujours regarder cette musique avec un point de vue nouveau, en expérimentant avec ce que la partition et les instruments vous permettent de faire, explique Fischer. Alors ça devient vraiment excitant – on voit qu’on peut utiliser ce même degré de créativité avec tous les genres de musique. »

Dès le début, Shiffman, un membre fondateur du St. Lawrence Quartet, a détecté un esprit d’aventure dans le groupe. « Il y a un brin de folie en eux, ce que j’apprécie dans un jeune quatuor, dit-il. Ils prennent des risques, ils ne font pas dans la routine, ils ont une idée et ils vont jusqu’au bout. »

Dunham décrit le jeu des Rolston comme « enjoué » et il partage l’opinion de Shiffman : « Il y a quelque chose de scintillant avec eux. Ils sont prêts à jouer sur la marge, et ils ont l’habileté d’équilibrer le tout, même si, ajoute Dunham, leur style classique est devenu très élégant. »

Rolston Quartet at MASQA, Photo: Marie Pierre Tremblay

Rolston Quartet at MASQA, Photo: Marie Pierre Tremblay

Goldsmith compare l’évolution des Rolston pendant les trois années à Houston à une voiture. « Ils étaient une voiture genre “spider” et ils sont devenus une Maserati. Ils peuvent tout jouer. »

Leurs professeurs détaillent aussi ce que chaque membre apporte à l’ensemble. Luri, dont Dunham juge le style de jeu accrocheur pour l’œil et l’oreille, a un style intense et personnel.

Goldsmith, qui a plus de cinquante ans comme violoniste à son actif, précise qu’il a vu Luri Lee devenir plus qu’une virtuose à Rice. « Luri peut jouer n’importe quoi, c’est quasiment instinctif. Les trois années passées ici ont permis à elle de trouver une couleur, une sensibilité. »

Dryda, explique Dunham, fournit « une assise incroyablement ferme. Il donne de la solidité aux choses », tandis que Leung apporte « une voix unique, ce qui est fondamental lorsqu’on joue de l’alto ». Quant à Lo, dit-il, « il est devenu la base expressive du groupe ».

La recherche de la singularité

Trouver sa place dans un monde déjà habité par les quatuors Emerson, St Lawrence et Takacs exige des Rolston qu’ils projettent une personnalité distincte. Goldsmith se souvient d’avoir posé une question provocante et fondamentale au quatuor, alors en deuxième année.

« Je leur ai dit : vous ne savez pas qui vous êtes. Vous jouez tous bien, mais vous ne savez pas qui vous êtes. »

La recherche de l’identité signifie à la fois jouer avec ses propres forces individuelles et en même temps créer un son d’ensemble cohérent. « Définir le son Rolston, cela voulait dire choisir entre ces deux chemins », ajoute Lo.

« Nous avons tous le sentiment que nous devons préserver notre individualité et nos nuances et penchants personnels, mais pour ce qui est de créer un son uni, (nos professeurs de Rice) ont été d’une aide incroyable. »

« Plusieurs personnes voient un quatuor à cordes comme un grand instrument à seize cordes; d’autres le voient davantage comme quatre individus, chacun ayant sa propre identité et des caractéristiques très distinctes. Nous nous rattachons plutôt à cette deuxième vision », précise Lo.

Fischer avait prédit la victoire des Rolston au concours de Banff dès qu’il a entendu, sur le site internet du Centre de Banff, leur interprétation, lors de la première épreuve, du Quatuor pour cordes no 1, op. 77, de Haydn et le Quatuor no 2 de Janáček, « Lettres intimes ». C’est leur cohésion d’ensemble, selon lui, qui leur a donné l’avantage. Et ils ont aussi cette qualité indescriptible qui fait qu’ils se démarquent des autres.

« On est toujours à la recherche de ce je ne sais quoi, cette chose exceptionnelle dans l’interprétation à laquelle vous ne vous attendiez pas et qui fait d’une interprétation musicale un moment inoubliable; et les Rolston ont cette capacité. »

Shiffman a observé cette même qualité constante chez les Rolston. « Ils donnent leur maximum de façon joyeuse à tout ce qu’ils jouent. Je suis sûr qu’il leur arrive parfois d’être grognons, de mauvaise humeur et fatigués d’être en tournée. Mais ils ne le montrent jamais. Ils sont toujours aussi excités de jouer, que ce soit au Carnegie Hall ou à Timmins, Ontario. »

Rolston Quartet, Tianxiao Zhang Photography

Rolston Quartet, Tianxiao Zhang Photography

Les ficelles du metier

Maintenir en vie un quatuor à cordes exige plus que le simple fait de bien jouer. À Rice et grâce aux conseils de Banff, les Rolston ont aussi appris qu’un quatuor ressemble à une petite entreprise.

« Les aspirants pensent : eh bien, nous allons répéter et puis nous allons nous produire en concert… Mais vous devez aussi penser à la mise en marché, explique Fischer, à la distribution, connaître votre public et entretenir les relations avec les agents publicitaires, les directeurs et les commanditaires. C’est compliqué. » Shiffman précise qu’il montre tous les reçus aux membres du quatuor pour leur apprendre comment le monde des affaires fonctionne. « C’est un monde très dur, à moins d’être au sommet. » Les revenus sont moins élevés que pour un soliste et il faut diviser par quatre. Il estime que les revenus moyens pour un quatuor moins connu vont de 6 à 9000 $ par concert, ce qui doit couvrir toutes les dépenses. À l’échelon supérieur, on peut aller chercher près de 20 000 $ par jour. Depuis leur victoire au concours de Banff, les Rolston ont trouvé des agents au Canada, aux États-Unis et en Europe.

Les Rolston ont quitté la vie des concours et des études supérieures. À l’automne, ils vont devenir quatuor en résidence stagiaire à Yale, où ils vont travailler en étroite collaboration avec le Quatuor Brentano et être eux-mêmes les mentors de jeunes interprètes. Parmi leurs nombreuses dates de concerts l’an prochain, les Rolston vont aussi faire leurs débuts au Carnegie Hall au printemps. Leur prix au CIQCB prévoit aussi des séances d’enregistrement pour un disque.

Lo précise que l’ensemble est en train d’élargir son répertoire. Au festival de Banff en septembre, ils vont jouer l’œuvre de Reich Different Trains dans un format multimédia, qui sera aussi au programme à la salle Haydn, et ils prévoient ajouter à leur programme le Quatuor en sol mineur de Debussy et le Quatuor no 1 de Ligeti.

Une fois l’aide directe de Banff terminée, le véritable travail pour se tailler une place dans le monde des quatuors à cordes va commencer, et Dunham prévoit qu’il peut y avoir une baisse dans les propositions qu’ils vont recevoir. Mais il est certain que les Rolston vont surmonter ce passage à vide, si jamais cela se produit. Goldsmith est totalement optimiste sur leur possibilité de faire carrière, et ce, pour des ­raisons qui vont bien au-delà des simples prouesses techniques.

« Ils sont honnêtes. Ils sont authentiques. Ils vont avoir une belle carrière. Pour moi, c’est l’évidence. »

Traduction : Brigitte Objois

Rolston Quartet at Banff, Photo: Don Lee

Rolston Quartet at Banff, Photo: Don Lee


Vous pouvez assister à l’un des nombreux concerts que le Quatuor Rolston donne cet été au Canada :

  • 8 juin – Festival de musique de chambre de Montréal
  • 9 juillet – Westben Music Festival (Campbellford, Ont.)
  • 24 juillet – Toronto Summer Music Festival
  • 27 juillet – Festival de musique de chambre d’Ottawa (avec Kishi Bashi)
  • 6 août – Indian River Festival (Indian River, Î.-P.-É.)
  • 9-12 août – Tuckamore Chamber Music Festival (St. John’s, T.-N.)
  • 14 août – Gananoque Music Festival (Gananoque, Ont.)
  • 18 et 25 août – MISQA (Montreal, QC)
  • 26 août – Leith Summer Festival (Leith, Ont.)
  • Du 30 août au 3 septembre – Festival international de quatuors à cordes de Banff

Pour plus d’information, voyez : www.rolstonstringquartet.com.

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A propos de l'auteur

Bill Rankin is an Edmonton-based freelance writer. He is the Canadian correspondent for the American Record Guide and regular contributor to Opera Canada. He has also written features for La Scena Musicale, and contributed stories and reviews to the Globe and Mail, Gramophone, and other publications. He was staff classical music writer for the Edmonton Journal in the early '80s.

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