Sondra Radvanovsky : Reine de l’Opera

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J’ai entendu Sondra Radvanovsky chanter pour la première fois en 2010 à la salle Wilfrid-Pelletier. Elle était une artiste invitée au concert de la tête d’affiche, le baryton Dmitri Hvorostovsky, l’une de mes idoles d’opéra. Dire qu’elle a volé la vedette serait un euphémisme.

Honnêtement, je savais peu de choses de cette soprano américaine, qui a depuis acquis la citoyenneté canadienne. Au début, j’étais à la fois en admiration et confus. Sa voix semblait inconcevable : un grand instrument qui remplit facilement la salle et qui nous transperce comme de l’acier. Je pouvais visualiser sa voix tournoyant autour de moi, presque comme si elle venait de différentes directions. Que ce soit dans les nuances pianissimo ou forte, sa voix est claire comme du cristal. J’ai cherché sans succès la présence de micros, de haut-parleurs ou de quoi que ce soit qui puisse amplifier le son, mais ce que j’entendais était bien réel !

Radvanovsky s’impose maintenant comme l’une des plus grandes sopranos de sa génération, aussi bien dans Verdi que dans le bel canto. Ses prestations dans Norma de Bellini au Metropolitan Opera ont été saluées par la critique et le public.

Avance rapide jusqu’en octobre dernier. Je suis debout avec mes collègues et amis après son récital sans faille pour le Club musical de Québec au Grand Théâtre de Québec. Le public tient ce qui semble être un moment de silence éternel, celui qui vient après avoir vécu quelque chose d’extraordinaire.

Un de mes voisins rompt le silence avec des superlatifs, mais aucun mot ne peut égaler le chant divin que nous venons d’entendre. Après un moment, une légère panique domine mon admiration lorsque je me souviens que je dois interviewer la diva le lendemain matin.

Nous nous sommes rencontrés dans une petite loge au Palais Montcalm avant que Radvanovsky donne un cours de maître au Conservatoire de Québec. Je m’attendais à une diva distante et imposante. Son sourire légendaire suggéra plutôt le calme et l’humilité. Elle m’offrit du thé et me présenta son mari, Duncan Lear, qui est aussi son gérant.

Encore très impressionné par le concert de la veille, je me suis éclairci la gorge nerveusement et j’ai commencé l’entrevue. « Madame Radvanovsky, quand venez-vous chanter à Montréal ? »

« Je voudrais y aller, répondit-elle avec force. Le problème, c’est que mon agenda est complet jusqu’en 2024. Je serai à la Canadian Opera Company (COC) chaque saison maintenant, Anna Bolena cette année, puis du russe, du tchèque et de l’italien. »

Bien qu’elle n’ait pas été autorisée à préciser les rôles, on peut supposer, à travers des recherches, que ces engagements incluent Andrea Chénier de Giordano, Rusalka de Dvořák, Poliuto de Donizetti, Un ballo in maschera de Verdi et Macbeth.

A-t-elle prévu s’attaquer au répertoire wagnérien ? Elle répond que son intérêt pour Strauss se développe, mais ce répertoire présente un problème de langue. « Je ne parle pas l’allemand et Wagner est tellement conversationnel. Si vous avez une conversation unilatérale, ce n’est pas amusant. »

La maîtrise de la langue est importante pour Radvanovsky. Bien qu’elle parle couramment l’italien, elle travaille toujours méticuleusement avec son coach Tony Manoli pour effacer toute trace d’accent.

Trois reines Tudor

Sondra Radvanovsky dans le rôle-titre d’ Anna Bolena De Donizetti. Photo : Ken Howard/Metropolitan Opera.

Dans la saison 2015-16 du Metropolitan Opera, Radvanovsky a accompli l’exploit de chanter la trilogie des reines Tudor que Donizetti a immortalisée dans ses opéras Maria Stuarda, Anna Bolena et Roberto Devereux.

L’une des premières chanteuses à avoir réalisé cet exploit dans les années 1960 fut Leyla Gencer, la « diva turque ». Elle était vénérée par les Italiens et était considérée comme le successeur de Maria Callas, qui approchait de la fin de son illustre carrière.

Il est connu que la voix de Gencer était capable de puissance dramatique et possédait la flexibilité et le messa di voce pour évoquer de façon convaincante les trois reines. Son succès a été reconnu principalement en Europe. Elle a chanté dix-neuf rôles à La Scala, mais sa popularité ne s’est pas exportée à l’étranger.

Plus tard, la soprano Beverly Sills chanta les trois reines lors de la saison 1974-1975 du New York City Opera. Contrairement à Gencer, elle avait une voix légère avec une colorature facile, probablement plus proche de ce que l’on attend d’un chanteur de bel canto.

Radvanovsky ressemble plus à Gencer. Elle a un instrument très grand et fort qui ne correspond pas particulièrement à l’idée d’une « jolie voix » que certains auditeurs et critiques aiment entendre dans le bel canto. Cependant, elle déploie une grande variété de nuances dans tout son registre et ajoute un grand engagement dramatique à ses personnages.

Elle explique que la principale difficulté de chanter ces trois rôles en une saison est l’endurance. « Vous devez effectuer vingt-quatre représentations des trois opéras sur une période de cinq mois. Ces opéras sont écrits pour des voix et des caractères complètement différents. Par exemple, Anna Bolena se situe assez grave dans le registre vocal, donc mon entraîneur et moi avons essayé d’ajouter quelques ornements pour amener la tessiture un peu plus aiguë afin de créer des points culminants dans les parties supérieures de ma voix. »

Maria Stuarda est le rôle le plus lyrique de la trilogie et aussi le plus court. « Il s’agit davantage des rôles d’Élisabeth Ire et Leicester. » Elle affirme également que Roberto Devereux est le plus exigeant des trois.

« Historiquement, Élisabeth Ire avait le plus de renseignements écrits à son sujet, alors je devais vraiment faire mes devoirs quand je me préparais à représenter son personnage. C’est une femme au bord de la chute et aussi à la fin de sa vie, se battant pour garder un semblant de contrôle. À la fin de l’opéra, vous la voyez physiquement et mentalement s’effondrer. Et vocalement, c’est un rôle de colorature dramatique à toute allure ! Elle est en colère durant une grande partie de l’opéra et cela s’entend dans la musique exigeante et florissante. Il est très difficile de maintenir la colère à ce niveau pendant plus de trois heures. »

En avril et en mai, la soprano à la voix de stentor sera à Toronto pour clore la saison de l’opéra 2017-2018 à la COC. « Le dernier acte d’Anna Bolena est probablement ma scène préférée des trois opéras. Qui ne veut pas jouer une reine au bord de la folie ? »

Bel canto

Joyce Didonato en Adalgisa et Sondra Radvanovsky dans le rôle-titre de Norma de Bellini Photo: Ken Howard/Metropolitan Opera

Au cours des dix dernières années, il semble que le terme bel canto ait été largement utilisé, devenant une sorte de slogan parmi les professeurs et le milieu du chant. Il a même été utilisé pour annoncer des cours donnés par un chanteur pop promettant d’enseigner la « technique du bel canto ».

Qui de mieux que Radvanovsky pour démystifier l’essence du bel canto ? Elle le décrit comme une technique de chant stylisée. « J’appelle cela de la pyrotechnie vocale. Vous devez tout faire avec la voix : aiguë et douce ou forte, grave, crescendos, decrescendos. C’est un peu comme frimer vocalement, mais ce n’est pas le cas, parce que c’est ce que voulaient les compositeurs. Ce n’est pas nécessairement lié à l’orchestre ou à la production. Au contraire, c’est vraiment focalisé sur la voix, par opposition à Puccini ou Strauss où l’on assiste à une conversation entre l’orchestre et les chanteurs. »

Radvanovsky souligne que tous les chanteurs ne sont pas tenus de maîtriser l’approche du bel canto. Des ténors dans la lignée de Mario Del Monaco ont excellé dans des rôles dramatiques comme Otello et Andrea Chénier, mais feraient probablement face à plus de difficultés à l’approche du répertoire chargé de Rossini. D’un autre côté, certaines chanteuses dramatiques, voire wagnériennes, comme Christine Goerke, contemporaine de Radvanovsky, ont la possibilité de chanter Brünnhilde, mais aussi des rôles emblématiques de bel canto comme Norma.

« J’aime une voix dramatique chantant bel canto, ajoute Radvanovsky. J’aime une Norma qui peut te clouer dans ton fauteuil et t’effrayer, de même avec Anna Bolena et Maria Stuarda. »

En direct en HD

Sondra Radvanovsky interprète Elisabetta dans Roberto Devereux de Donizetti. Photo : Ken Howard/Metropolitan Opera.

Radvanovsky est l’une de ces chanteuses qui jettent un pont entre deux époques : avant et après l’opéra cinématographique. Sa popularité a commencé à croître il y a environ dix ans, alors que la programmation cinéma du Met atteignait son rythme de croisière. Lors de sa première prestation en direct et en HD, dans Il trovatore en 2011, elle était trop consciente des caméras et devait apprendre à se détendre et à les oublier. Dans ses concerts HD suivants, elle s’est concentrée sur le public.

Radvanovsky a également dû accepter que les chanteurs d’opéra puissent parfois faire des grimaces quand ils chantent. La courbe d’apprentissage est évidente. Notamment dans son interprétation acclamée de Norma, Radvanovsky a réussi à transmettre une partie de la magie qui se produit lorsque nous l’entendons en spectacle. Son jeu était subtil et sa voix parfaite.

Malgré ses premières expériences exigeantes, elle voit les diffusions Met Live in HD sous un jour positif. « Tout le monde n’a pas le temps ou l’argent d’aller au Met pour assister à un opéra. La diffusion de l’opéra dans un cinéma tout près est un cadeau. De plus, je pense vraiment que cela a rendu l’opéra plus accessible en montrant aux gens ce qui se passe dans les coulisses et en interviewant des chanteurs. C’est ce que nous devons continuer de faire : rendre l’opéra accessible et moderne. Cela dit, il n’y a pas d’expérience comparable au son d’une voix dans une salle. La sensation d’avoir une voix qui vous frappe au milieu de la poitrine, non seulement d’en entendre le son, mais aussi de le ressentir, c’est unique ! »

Radvanovsky préconise également davantage d’éducation musicale dans les écoles primaires où elle va souvent chanter. « La mère d’un enfant de sept ans m’a dit que son garçon insistait pour écouter de l’opéra pendant son trajet quotidien. Il faut donner aux enfants une chance d’aimer l’opéra. »

Paroles de sagesse

Sondra Radvanovsky interprète le rôle-titre de Maria Stuarda de Donizetti. Photos : Ken Howard/Metropolitan Opera.

Avant et pendant le cours de maître, Radvanovsky partage généreusement ce qu’elle a appris pendant plus de vingt ans de carrière. Elle n’était pas nécessairement ce que nous appellerions une chanteuse naturellement douée. En fait, elle est née avec une pneumonie. Les médecins ont spéculé qu’une de ses cordes vocales fut endommagée par un tube introduit pour l’aider à respirer.

Elle grandi sans rien savoir de cet incident, mais au début de sa carrière, elle commença à avoir des problèmes et décida de recourir à une chirurgie vocale en 2003. Parallèlement à l’opération, elle a également dû réapprendre sa voix parlée, qui était trop basse.

« En tant qu’êtres humains, nous avons tendance à imiter nos parents, observe Radvanovsky. Ma mère parle très grave et presque en chuchotant. J’ai également dû travailler avec un orthophoniste pour me débarrasser de mon accent du Midwest. »

Maintenant, elle essaie d’utiliser les connaissances acquises au fil des années pour nourrir et soutenir les jeunes talents. Je lui ai demandé de divulguer le secret de ses pianissimos planants. « Il n’y a pas de secret pour chanter pianissimo. Il faut du temps pour perfectionner son habileté et sa patience. La patience d’essayer encore et encore, de se pousser à chanter de plus en plus doucement. Oui, il y a une vraie technique pour chanter pianissimo qui consiste à faire tourner le son sur l’air, sur la respiration, et toujours garder la gorge ouverte. Quand je demande aux chanteurs de m’expliquer ou me montrer comment ils chantent doucement, la plupart d’entre eux se ferment la gorge et pincent l’air, et donc le son. Curieusement, vous devez penser l’inverse de ce qui semble être l’approche logique pour chanter doux. Vous devez accélérer la colonne d’air – je compare cela à une toupie à l’ancienne qui tourne – et constamment garder cette rotation. Aussi, le placement dans le haut du palais est très important pour le chant pianissimo. Si la position est trop basse, alors l’air ne peut pas tourner correctement et ensuite, la langue s’en mêle, ce qui ne devrait pas arriver. Cela semble facile, non ? Il m’a seulement fallu vingt ans pour le comprendre ! »

Son conseil pour les jeunes chanteurs aspirants : « J’ai gagné les auditions du Conseil du Metropolitan Opera à l’âge de vingt-cinq ans. Cela dit, ce ne sont pas tous les chanteurs de cet âge qui sont prêts pour le Met. J’étais jeune et naïve et j’ai dit “OK, ouais !” Ce qui, en rétrospective, est fou. »

« Aussi, les temps ont tellement changé. Il n’y a plus autant de maisons d’opéra, pas autant d’opportunités pour les jeunes chanteurs. C’est pourquoi certains étudiants restent de plus en plus longtemps à l’université, car auparavant, nous avions la possibilité d’acquérir de l’expérience dans les petits opéras qui n’existent malheureusement plus. Je pense que les jeunes chanteurs doivent travailler deux fois plus fort, et pas seulement vocalement. Les relations publiques de nos jours sont importantes, avec les médias sociaux et tout ça. »

« J’ai vu tant de chanteurs, et d’autres artistes, ne pas épargner convenablement pour l’avenir et arriver à la fin à leur carrière sans le sou. Quand un chanteur signe un contrat pour un opéra, disons 1000 $ par spectacle, cela semble être beaucoup d’argent. Mais quand vous regardez la répartition exacte de l’argent qu’ils vont perdre en impôts, frais d’agent, logement, frais de déplacement et de subsistance, ainsi qu’en cours de voix et en coaching, vous voyez plus de 50 % disparaître ! Ainsi, la somme incroyable de 1000 $ devient rapidement inférieure à 500 $. »

« Une autre chose que les chanteurs ignorent sur ce métier : vous allez manquer des vacances, des mariages, des anniversaires parce que vous travaillez sur la route. Vos amis ne le comprendront pas tous. Être loin de la famille est très difficile pour certains chanteurs, surtout si vous avez des enfants. »

« En tant que jeune artiste, j’ai dû apprendre à trouver mon rythme, et la plus grande leçon de mon ancien professeur fut d’apprendre à marquer (chanter à mi-voix pendant les répétitions). Elle m’a appris comment trouver cette petite voix de tête et j’ai appris des années plus tard que le chant haut et doux sort de cette même position de marquage. C’est quelque chose qui aide vraiment à épargner sa voix en chantant tout ce bel canto, car on ne peut pas le marquer une octave plus grave à cause du registre. Norma, par exemple, va de haut en bas constamment ! »

Au sujet de Norma, Radvanovsky devient philosophique. « Je ne veux pas être l’une de ces chanteuses dont les gens disent derrière son dos “Quand va-t-elle prendre sa retraite ?” Je veux partir quand je suis au sommet. Par exemple, j’ai pris ma retraite du rôle de Norma. Je grandis et je continue. J’ai senti que j’avais dit tout ce que je pouvais dire et je ne pense pas que je puisse mieux le chanter. J’ai presque 49 ans et il n’est pas aussi facile de chanter que lorsque j’avais 41 ans. C’est surtout l’endurance. Pourrais-je le faire pendant cinq années de plus ? Oui. Est-ce que je le veux ? Pas question ! »

Sondra Radvanovsky interprète le rôle-titre de la production d’Anna Bolena de Donizetti à Toronto, du 28 avril au 26 mai. www.coc.ca
www.sondraradvanovsky.com

Traduit par Mélissa Brien

 

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